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Dans les arbres, les filles sont- elles une chance ou une calamité ? Non je ne divague pas : je ne parle ici que de généalogie! En principe, pour le chercheur mieux vaut avoir affaire aux filles : leur destin est plus facile à suivre  étant donné qu’elles se marient – en général- dans leur paroisse d’origine ou au lieu de leur naissance.

           Suivre les trajectoires masculines s’avère parfois une calamité ou bien l’occasion de mettre à l’épreuve son flair du fin limier : pour peu que les « jeunes hommes à marier » s’installent au pays de leur promise, les voilà perdus de vue à jamais, à moins d’avoir la chance de son côté. Pauvres généalogistes dont les ancêtres avaient un métier itinérant, batelier, colporteur, maçon, militaire !  Du temps où la numérisation n’existait pas, c’était l’occasion  pour les aventureux descendants de faire du tourisme « archival » ou de recourir aux petites annonces dans les bulletins des associations. Aujourd’hui, les possibilités de sortir de l’ornière se sont multipliées grâce à  l’aide collaborative, à la vélocité des moteurs de recherche et  surtout au bon usage de cette formidable sérendibité (c’est-à-dire l’art de tomber sur  ce qu’on n’attendait pas). Franchement je reste toujours aussi épaté qu’au premier jour lorsque je repense  à la façon dont j’ai pu connaître le mariage de mon arrière cousin Émile GOSSART. C’est  en consultant pour me distraire un site de vieux papiers,

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que parmi les factures aux en-têtes joliment illustrées, je suis tombé sur le faire-part  du mariage de  mon GOSSART, pour lors professeur à Chambéry   avec  une Demoiselle CERQUAND domiciliée à Avignon. Évidemment, j’aurais pu un jour ou l’autre le trouver plus classiquement en faisant parler  recensements ou tables décennales de Caen où je le savais installé ensuite mais ça n’aurait pas eu le sel ou le piment  de cette découverte improbable.

                  Vivent les filles donc.  Mais avec deux bémols : 1° leur traçabilité (beurk ! le vilain mot!) n’est pas une règle générale  2° les ménages d’autrefois, même les plus humbles  qui se souciaient assez peu de transmettre leur nom,  ne devaient pas toujours se réjouir  d’avoir à marier et à tenir dans le droit chemin une cohorte trop nombreuse de demoiselles. Les déboires familiaux  de Charles Valentin CHEMINEL et de sa femme Marguerite Albertine DESMARETS   - et mes propres difficultés deux siècles après sont là pour le prouver.

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                    Charles Valentin CHEMINEL  (1750-1829) est originaire d’Humbercourt, à la frontière entre la Picardie et l’Artois ;  contrairement à sa dizaine de frères et sœurs, qui restent au village natal, il trouve femme ailleurs, pas très loin,  en Artois,  à Couturelle où il est valet de charrue chez le marquis. Il s’installe là : les époux ont le même âge ;  ils meurent à un an d’intervalle en 1829 et 1830 à quasiment 80 ans, ayant traversé les zones les plus turbulentes de notre Histoire. Il a été toute sa vie manouvrier, occasionnellement postillon au relais de Postes de l’Arbret sur le chemin royal d’Arras à Amiens. Ils ont eu et élevé huit  enfants : une belle réussite quand le père de Charles  a eu sur deux mariages 13 enfants dont 5 meurent à un ou deux ans. Marguerite est l’aînée de 7 enfants dont au moins deux meurent précocement.

                  Ils ont  su gérer avec prudence huit naissances sur 18 ans : un enfant  à peu près tous les deux ans. Le dernier n’était peut-être pas attendu : Marguerite avait alors  42 ans. Trois garçons (le premier naît après trois filles) et cinq filles. Couple modeste et heureux en somme. Philémon & Baucis à Couturelle ? Voire.

                Quel est le devenir des garçons ? Pas simple à suivre mais tout se joue dans un mouchoir de poche. L’aîné, Benjamin, vit à Couturelle chez ses parents mais je perds sa trace après 1820 : manque de sérieux ou de persévérance de ma part ? François se marie à Sarton et s’y installe. C’est parmi les témoins du mariage du petit dernier que j’ai découvert ce fils CHEMINEL caché dans  le seul village du coin que je n’avais pas exploré. Il travaille alors dans un moulin et restera manouvrier.  Le dernier-né, Jean-Baptiste,  manouvrier, s’installe à Warluzel chez sa femme. Ils ont deux enfants. Impossible de trouver le lieu de leur décès après le recensement de 1851 où elle est « ouvrière et mendiante ». Piètre fin.

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               Aux filles maintenant. Début désespérant avec l’aînée Albertine,  née d’ailleurs trois mois après le mariage de ses parents : à 30 ans elle est fille-mère comme on disait autrefois mais sans être rejetée par ses parents : elle  accouche  chez eux de Louis ‘Constant’, de père inconnu ; dix jours après elle meurt. Constant, un de mes ancêtres, est élevé par ses grands-parents.  

                   Les débuts catastrophiques sont catastrophiques pour Marie Julie : à 23 ans elle met au monde chez ses parents une fille de père inconnu qui meurt trois jours après. Cinq ans plus tard, je la retrouve – je ne sais plus comment : le pense-bête  a disparu !- à Pommera village sur la grand-route royale, près de Doullens. Elle est domestique chez un certain Herbet célibataire de 37 ans; elle accouche d’un enfant mort-né de 7 mois. Aucune indication évidemment sur le père mais la situation semble malheureusement très classique. Par quel miracle resurgit-elle  assagie, fileuse,  10 ans après,  à Souastre, un village des environs ? Mystère : je tiens mal mes carnets de recherche.  Elle s’est mariée en 1809 à 33 ans  avec un  « ménager» veuf  de 48 ans adorné de deux filles, et pas trop regardant sur la réputation probable de sa future. L’union reste stérile jusqu’ en 1817 : à 41 ans elle accouche d’une Marie-Florence qui fonde un foyer à Couturelle. Le couple finit sa vie à Couturelle.

                Adélaïde n’est pas la  « vieille fille » qu’on pourrait penser lorsqu’à 32 ans elle se marie en 1816 dans son village de Couturelle avec Paul SOULISSE capitaine en retraite de 46 ans, célibataire natif d’Échiré dans les Deux-Sèvres. Il veut faire une fin, demi-solde probablement (le mariage  a lieu en 1816). Un beau parti aux yeux de simples manouvriers. Et surtout, il s’agit de la régularisation d’une liaison d’où sont déjà nés deux enfants en 1811 (Paul) et 1812 (Edmond). Veuve dès 1829, elle va vivre jusqu’à 83 ans chez son fils Paul instituteur à Coullemont.

               Longévité exceptionnelle pour Joséphine : née à Couturelle dix ans avant la Révolution (1778) elle fait sa vie à Saulty où elle meurt sous Napoléon III en 1863  à 85 ans. Deux maris, un berger de 20 ans qui  lui donne trois ans après le mariage  en l’an X une petite Clémentine qui disparaît presque aussi vite;  il  la suit deux mois après. La jeune veuve deux ans plus tard donne naissance à un enfant naturel qui meurt à un an,  déclaré par le second mari, un DUPENT, de Saulty,  veuf deux fois plus âgé qu’elle avec qui elle a très vite deux enfants.

              La  petite dernière  Marie-Josèphe vit encore avec ses parents à 27 ans. Elle imagine se construire un avenir meilleur en rejoignant la grand ville pour y devenir ouvrière: elle s’embauche à Amiens dans l’industrie du velours alors florissante : coupeuse de velours (il s’agit de le raser !) elle trouve un mari coupeur lui aussi. Elle meurt jeune, à 32 ans, trois ans après son mariage – maladie professionnelle peut-être ?  J’aurais pu perdre sa trace mais, probablement déjà malade elle est venue se réfugier et mourir chez sa sœur Adélaïde à Couturelle : « demeurant à Amiens » disait l’acte de décès. Pas de mariage à Couturelle cependant, comme on aurait pu s’y attendre. À Amiens alors? Effectivement, sans trop de peine,  grâce à des tables bien faites je mets la main sur l’acte de mariage  dont les témoins esquissent autour des époux  tout un monde de fabricants et d’ouvriers du velours dans le quartier Saint Leu. Rupture accomplie avec le milieu rural des origines ? Et pourtant au moment de mourir on veut revenir au pays.  

               Comme on voit   j’ai eu quelque mal à retracer des existences aussi peu orthodoxes pour l’époque. Heureusement pour moi tout se jouait sur un territoire finalement restreint.  Des difficultés  sans rapport avec celles des malheureux parents. Ils  ont été bien à la peine, matériellement et moralement. On récapitule. Dès 1799 Julie traîne une grossesse malencontreuse dans le village. Cinq ans plus tard même scénario mais ailleurs. Quitte à passer pour cynique,  la disparition de ces enfants lui laissait  la possibilité de se rétablir. L’année suivante, en 1805, le pire arrive : l’aînée qu’à trente ans on aurait pu croire plus avertie est mise enceinte, et meurt laissant à ses parents  déjà bien âgés (55 ans) la charge d’un orphelin. Quelques années encore et voici Adélaïde qui élève  au vu et au su de tout le village les deux enfants   qu’elle a de sa liaison avec un militaire peu pressé de régulariser la situation.  

                 Le village ne devait pas se priver de montrer du doigt ces filles CHEMINEL, des naïves ou des dévergondées, perdues de réputation mais finalement sachant retomber sur leurs pieds comme cette Adélaïde et son capitaine Soulisse.