Août

             Aucun sens de l'actualité pour ce jour de Toussaint!. Mais c’est en août, au cœur de l’été qu’a éclaté la guerre qu’on vient de commémorer durant quatre années. Alors, en ce mois qui va voir la fin de  cette (première) guerre mondiale et de ce long travail de remémoration, j’ai envie de commencer par le commencement, A, alpha première lettre de l’alphabet,  ce sera comme Août.

               En Picardie, en Artois,  d’où sont originaires la plupart de mes ancêtres,  far ech’ mois d’août, c’est faire la moisson -de la fin juillet à quelquefois mi-septembre. Tous les bras  sont réquisitionnés, surtout quand les machines agricoles n'existent pas ( même si Pline l'Ancien a décrit une moissonneuse gauloise). Faucher, lier, rassembler les bottes,  les charrier, les engranger, battre le blé, toutes opérations longues et tributaires de la météo. L’abondance de la récolte  va dicter l’existence du paysan  - et du pays-   jusqu’à la prochaine récolte,  la fameuse « soudure » source des crises et des famines de l’Ancien Régime. Les accidents  et les péripéties de la vie passent au second plan. Pas question d’organiser un mariage, sauf  cas de force majeur quand la naissance illégitime, hors mariage se profile. Tout le monde préférerait aller à la noce avec l’esprit libre une fois récolte faite. Naître et mourir, c’est Dieu qui décide, quand la contraception reste rudimentaire et la médecine  bien aléatoire. Même au cœur de l’hiver pourtant, sous les épais édredons,  on connaît les pratiques  pour éviter une  naissance qui risquerait en plein été de troubler le travail des champs. La Mort aussi, la grande faucheuse paraît suspendre sa faux par les chaudes nuits d'été, écœurée de tant de concurrents : pour reprendre son activité, elle attendra des jours meilleurs, bien humides et malsains, en janvier ou février.C'est ce que disent mes chiffres : ils embrassent plus de deux siècles et concernent mes ancêtres, essentiellement ruraux de l’Artois et de Bretagne (pour un quart). Sur 299 mariages recensés, 7 seulement ont eu lieu en août ; 11 naissances se sont produites en pleine moisson sur 306. Les morts ne sont pas bien nombreux non plus : 13 en tout sur 455!

               

               Mariages d’août: dans la famille DAUCOURT je demande Jean-Philippe TOUPET de Saulty près                         d’Arras. C’est lui, comme aïeul d’Alphonsine CHEMINEL, qui permet à cette famille (toujours par les chemins depuis la Normandie elle n’a pas volé son nom)  d’entrer chez les trop stables DAUCOURT. Il est charron comme le seront ses deux fils. Le mariage a lieu le 19 août 1747.  L’été n’est pas le moment le plus actif pour construire un chariot, cercler les roues ; en revanche, les réparations vont bon train. Les attelages sont très sollicités : un essieu se brise, la voiture trop ou mal chargée verse, un timon ou une roue casse : il faut intervenir sans attendre. À la grâce de Dieu: puisque mariage il faut, on priera pour que le travail à l’atelier ne pâtisse pas des festivités de  la noce mais les invités ont de quoi faire grise mine  de  ne  pouvoir banqueter  et danser longtemps loin de la moisson  qui par tout  le pays a sonné le branle-bas de combat et ne peut attendre.

                  Le mariant a 25 ans, la future Marie Adrienne Focillon en affiche déjà 27. L’acte est rédigé de façon parfaitement canonique. Toutes les étapes ont été respectées.  Les trois bans ont été publiés. L’abbé Prévost, curé de Saulty donne benoîtement sa bénédiction au jeune couple, reçoit leurs consentement et promesse de mariage  en présence    de la mère du mariant (le père est décédé), de son oncle maternel, du père de la future mariée et de son parrain. Tout le monde signe- plus ou moins bien,   y compris la mariée et la mère du marié, Marie-Anne Cléret. Toutes les formes ont été scrupuleusement respectées. À ceci près qu’il y avait urgence : sur la même page du registre (en ce temps-là on notait à la suite baptême, inhumation, mariage comme ils se présentaient), dix lignes plus bas  apparaît l’acte de baptême du petit Nicolas, né  le 17 7bre, soit un mois après. Même en relâchant sa robe à la taille, Marie-Adrienne Focillon  aura eu du mal à ne pas   révéler un  ventre triomphant.  Le mariage vient-il légitimer un «accident» ou bien les promis avaient-ils imprudemment/ impudemment « pris un acompte » sur leur union future  dès janvier 1747 en batifolant un peu trop sérieusement au cœur des longues soirées d ‘hiver ? Pas de mésalliance en tout cas : les pères (charron pour celui du marié), tonnelier s’agissant de la mariée) appartiennent au même milieu d’artisans ruraux.

 

              Après cette imprudence « fondatrice » qui a dû faire jaser,  le couple s’impose un strict contrôle : Jean-Philippe naît cinq ans après. Encore deux ans, voici une fille Jeanne Joseph puis plus rien jusqu’au décès de l’épouse à quarante-sept ans. Curieusement le veuf attend dix ans pour se remarier. Il a 54 ans et l’élue, Marie-Anne Tilloy en a 49. La noce a lieu le 24 juillet 1776,  en été encore, mais sans doute les  moissons n’ont-elles pas encore débuté.  Pourquoi  a-t-on demandé (et obtenu) une dispense de deux bans?  Pourquoi tant de hâte après avoir attendu si longtemps ? Est-ce simplement pour pouvoir célébrer tranquillement la noce avant les gros travaux des champs ? Étrange tropisme par ailleurs  dans cette famille. La  sœur, Jeanne Marguerite Tilloy,  se marie aussi un 23 juillet, en 1782, sans qu’il faille sauver les apparences: il a 30 ans, elle  avoue sur l’acte 46 ans (49 en réalité). À moins que ce mariage arrangé ne permette à   l’époux d’échapper à une réquisition militaire qui menace.

                Et qui est l’élu de notre cougar ?  Mais Jean-Philippe Toupet bien sûr,  le fils du veuf Jean-Philippe épousé par sa sœur 6 ans avant.  Docteur Sigmund, à l’aide ! L’Église est bien moins sourcilleuse  que trente ans auparavant à l’égard de cette situation quasi incestueuse.  Elle prête ici probablement la main à un arrangement qui permet aux biens déjà maigres d’un charron de ne pas s’éparpiller. Par ailleurs pas besoin de dot pour la cadette qui est restée « vieille fille » après avoir consacré sa jeunesse à tenir le ménage. L’aîné, le Nicolas né un mois après le mariage de ses parents, a tiré son épingle du jeu : comme son père, il se débrouille bien avec l’écriture (son frère sait juste dessiner les lettres de son nom). Il a attendu d’avoir 35 ans pour se mettre en ménage. D’un premier  mariage, il a trois garçons (deux vivants) sobrement prénommés Antoine, François, Pierre. Son remariage rapide lui donne trois filles, la première née en Prairial de l’an VI  sera, l’inventivité révolutionnaire touche aussi  la campagne artésienne-  Sclermonde (Esclarmonde peut-être, héroïne cathare, et prénom de plusieurs comtesse de Foix ?) suivie d’un peu plus sages Florentine et Philippine. C’est cette Philippine qui par son mariage     introduit  l'instabilité  CHEMINEL dans la famille DAUCOURT.