W comme WALZ/WALTZ mardi 27 juin 2017

 

Il ne s’agit pas ici de Jean-Jacques WALTZ, plus connu sous le pseudonyme de HANSI, dessinateur férocement antiallemand durant l’occupation de l’Alsace par l’Allemagne. Il a popularisé et figé peut-être dans le folklore l’Alsace et ses cigognes. C’est sur lui qu’on tombe à tous les coups lorsqu’on interroge la Toile.

C’est d’une famille plus discrète mais brillante que je veux parler,  et de sa figure de proue Adolphe WALZ (il

W- waltz ad et P

francisera son nom en WALTZ lorsqu’il optera après 1871 pour la France). Pierre Birnbaum aurait pu faire de lui un de ces « fous de la République » qui ont  cru aux valeurs des Lumières, ont tout misé sur les promesses d’ouverture  et de liberté  qu’offraient « l’émancipation » et la « régénération » des Juifs  opérées en 1791 par la Révolution, consolidées  vaille que vaille  par Napoléon, la Seconde République, le Second Empire et la Troisième République , malgré certains reculs, malgré le développement d’un antisémitisme virulent qui au-delà de l’affaire Dreyfus aboutira aux lois discriminatoires de Vichy.

W- asc desc Abraham Walz

 Je n’ai pas la prétention ni la folie de me lancer dans un récit  exhaustif de la saga WALTZ. Quelques repères seulement pour situer  des personnages dont plusieurs ont longtemps été pour moi des signatures de traductions et de manuels de littérature grecque ou latine, et que j’ai découvert bizarrement  comme alliés par la bande à ma famille.

   Point de départ: la prise de nom de 1808, un véritable baptême civique imposé par Napoléon. Avec l’obligation  du nom fixe et transmis, c’est la naissance  des WALZ, le nom que  choisissent Joseph CAÏM (Joseph WALZ), ses fils Joseph Caïm der Sohn (Joseph WALZ le fils),  Joseph Abraham (Abraham WALZ)  et Joseph Koechel (Gabriel WALZ)  et tous les autres Joseph hommes ou femmes. Pourquoi ce choix, alors que JOSEPH paraisssait fonctionner comme un nom classique, transmis d'une génération à l'autre? Les LEVY, KAHN, DREYFUS n’ont guère opté pour le changement, sans doute plus attachés à un nom lourd de références religieuses ou affectives. Pas de prénoms bibliques, ordonnait le décret de Bayonne. Les  JOSEPH de Romanswiller ont fait du zèle: décidés à se dépouiller de toute référence à l’Ancien Testament (mais que font-ils de Joseph le père nourricier de Jésus?), pour  se fondre dans la masse germanophone ils adoptent un nom porté dans  les villages alentours par de « bons » alsaciens -catholiques ou protestants. Dépouiller le vieil homme en somme. Mais ce qui colle à la peau,  ce sont les métiers de ces nouveaux citoyens, des professions  décriées, accablées de clichés (colporteurs sales et manœuvriers, maquignons véreux) et même haïes (usuriers implacables). Les autres communautés affecteront longtemps de croire que les Juifs se complaisent  dans ces états peu reluisants ou douteux, dans la crasse et l’ignorance  alors même qu’il était interdit aux juifs de posséder des terres, d’acheter des boutiques et de s’établir ou de séjourner plus d’une journée dans des centres urbains dispensateurs de savoir moderne et d’idées nouvelles. Après « l’émancipation » qui fait des juifs des citoyens de plein droit, il faudra du temps et de l’énergie pour  vaincre les préjugés, aussi bien du côté de leurs concitoyens peu enclins à voir arriver des concurrents aux mœurs si différentes, que du côté des intéressés effrayés par cette liberté nouvelle, cette ouverture vers la modernité.

1800 colporteurs fer-001

Le bourgeois bien-pensant de la gravure de propagande ci-contre a beau jeu  de conseiller aux trois ferrailleurs de « vrais » métiers autres que la revente ou le commerce, il n’est pas si simple de sortir du réseau d’habitudes , alors qu’aucun artisan ne veut prendre un juif comme apprenti pour lui apprendre le métier, que les écoles de bon niveau n’existent pas dans les villages ou que les rabbins voient d’un mauvais œil les lumières concurrencer l’enseignement traditionnel.   Les métiers des WALZ de Romanswiller et des familles alliées  sont ce qu'on attendait : marchand de bestiaux, colporteur, ferrailleur. Le chef de famille et ses trois fils sont  donc dans le commerce ambulant. Le temps passe, le monde bouge autour de Romanswiller, les villes sont accessibles mais  les enfants WALZ, nombreux, ne quittent pas Romanswiller ou des villages semblables et rééditent les activités de leurs pères. Seuls les deux fils d’Abraham vont voir ailleurs. On retrouve Henry à Blida, mort (voir la lettre Q). Échappée ratée. C’est le cadet qui va  s’envoler et profiter des possibilités nouvelles. Lehmann WALZ, Romanswiller 1809 – Paris 1880. Voilà qui mesure le chemin parcouru, mais au prix de l’amnésie  du passé : son fils Adolphe qui déclare le décès ignore le nom de ses grands-parents  

            Comme d’habitude, on ne sait rien des conditions dans lesquelles le jeune Lehmann devient instituteur à Colmar ( c’est ce’ qu’il est à son mariage). Avec sa femme, Odile Levy, sage-femme ils ont huit enfants. Adolphe (1840 Clmar-1926 Paris) le second est brillant élève à Colmar;  il est inscrit au lycée Charlemagne à Paris, est distingué au concours général, et le voilà entamant le cursus universitaire classique  des enfants du sérail parisien, lui le petit-fils du ghetto :

ad W SIGN-001

Normale Sup, agrégation, des postes variés de lycée,  mais Sedan arrive : il est au lycée de

W - Pétain antismit

 Mont de Marsan;  avec quelques autres jeunes professeurs républicains il se distingue par des positions avancées, créant un journal, soutenant le préfet installé par Gambetta. Son frère Émile qui s’est lancé dans le journalisme, devient sous-préfet. Le régime dans sa phase d’installation  sait reconnaître ceux qui ont tout à gagner à le soutenir. Adolphe  a opté pour la France, francisé son nom en WALTZ, fait venir ses parents. Il a aussi pris le temps de se marier, avec une Dreyfus – parente du capitaine- et sœur d’un journaliste, Ferdinand Dreyfus futur député, fondateur d’un journal républicain, La Nation, mais aussi mêlé à des malversations qui lui valent plusieurs années de prison. Bien sûr il a soutenu  une thèse ; il se spécialise dans la littérature latine, obtient un poste à la faculté des lettres de Bordeaux,  et meurt en 1926, rue du Docteur Blanche à Paris,  décoré de la Légion d’honneur depuis 30 ans.

             Comment l’ai-je rencontré ? Son fils  Pierre épouse la fille de mon cousin éloigné Émile GOSSART, son collègue de la Faculté des Sciences.  Et la reproduction continue : Pierre est  universitaire comme son père mais

W- waltz anth

helléniste, traducteur acharné (6 volumes dans la Collection Budé de l’Anthologie Palatine – une compilation tardive de poètes grecs) ;  son frère René, brillant spécialiste de Sénèque mais aussi de Lamartine, règne  à Lyon sur le département de latin et... sur le scoutisme dont en pleine guerre il est un dirigeant important. Romanswiller est bien oublié, et d'ailleurs depuis 1918 le village est revenu dans le giron de la France comme le reste de l’Alsace.  Oubliées vraiment les origines? René a été prénommé René Isaac et après la guerre il signera de ses deux prénoms. Pour Pierre on a  choisi deux anodins Jules Maxime. Malgré cette « discrétion », le régime de Vichy ne s’y était  pas trompé et le doyen de la faculté des lettres de Clermont-Ferrand Pierre WALTZ sera interdit d’enseigner dès octobre 1942   c’est-à-dire dès la promulgation des lois antisémites dont Pétain, de sa propre main,  avait étendu l’effet à tout le personnel enseignant