B comme BASou LEBAS ?  2 juin 2017

 

Mélina âgée en gros plan_0001

    Les fantaisies graphiques sur les noms de famille ont été monnaie courante dans le passé. je prends pour exemple mon nom .  il s'est écrit le plus souvent Daucourt  jusqu’à l’aube du XXè siècle, et finalement vers 1920 un DEaucourt quasiment généralisé s'est impposé  avec un bel ensemble chez tous les membres de cette branche ; entre les deux quelques rares Docourt, de prétentieux D’Haucourt – alors que les intéressés quand ils savaient écrire ont toujours signé DAUCOURT - mais jamais aucun D’Eaucourt. La phonétique s'y rettrouve malré tout. Il y a  transformation plus radicale : quand le nom lui-même est modifié par l’inclusion ou non de  l’article. De tels flottements sont impossibles aujourd’hui, depuis l’institution des livrets de famille dans les années 1880.  PETIT et LEPETIT ne sont pas interchangeables. Aimé PETIT est un ami de cinquante ans ; LEPETIT une marque de camembert autrefois honorable. Il y a les chaudières (ELM)-LEBLANC et l’acteur Michel BLANC. Pourquoi tantôt l’article (gardant un reste de valeur démonstrative) n’a fait qu’un avec le qualificatif originel et tantôt le sobriquet a vécu sa vie autonome ? Je ne suis ni linguiste ni anthropologue: je constate simplement le fait avec de curieuses disparités : GRAND est une rareté à côté de LEGRAND.

                            Je reviens à LEBAS. Un patronyme important pour moi : il était porté par la famille de mon arrière-grand-mère maternelle, Mélina Clémence, dernière du nom avec son frère Eugène décédé sans enfant. Mélina a vécu toute son existence dans le même village d’Artois, Bavincourt – à part un épisode obscur de sa jeunesse  dans le Calvados en compagnie d’une tante au service d’un médecin: en témoigne une magnifique armoire normande  que les filles aînées de la famille se transmettent après avoir échappé aux multiples offres du Docteur Dehée. C’était le médecin de famille maintes fois appelé au chevet de  la fragile Mélina qu’on avait en même temps par précaution extrêmisée  une douzaine de fois. «Trompe-la-Mort » la surnommait-on. Toujours vêtue de noir à la mode des robes longues  du début du siècle. Elle est finalement partie à l’âge respectable de 89 ans le 1er mai 1956. Pas de téléphone à la maison : c’est l’instituteur de Bavincourt qui est venu en voiture nous avertir à Arras (à juste 20 kilomètres de là) de sa disparition. Je révisais ma composition d’Histoire et Jean Grandmougin, l’éditorialiste partisan de l’Algérie Française (peu le savait alors) de Radio- Luxembourg racontait l’accueil sous les tomates que les pieds noirs  d’Alger avaient  réservé à Guy Mollet venu installer le Général Catroux.  Elle comprenait bien sûr le français mais ne s’exprimait qu’en patois. Sur cette photo qui date de 1947 elle porte ses atours du dimanche sortis tout droit d’avant la guerre 14.

    LEBAS donc. C’est un sobriquet : « bas sur pattes », « courtaud ». Selon l’INSEE, un nom rare sur l’ensemble de la France  mais  fort répandu durant les années 1891-1915 dans le Pas-de-Calais, le Calvados et Paris- où afflue l’immigration du Nord et de la  Normandie.  Rien qu’à Bavincourt dans les années soixante, j’ai connu quatre familles LEBAS sans aucun lien entre elles. En comparaison, BAS est rarissime : 3 naissances dans le Pas-de-Calais entre 1891 et 1915 contre  356  pour LEBAS. Il n’empêche : les registres les plus anciens tenus par le clerc ou le curé ne mentionnent que des BAS, que ce soit à Sombrin, à Saulty – deux villages voisins de Bavincourt, - où s’installera finalement Jean-Baptiste BAS à son remariage  en 1755 avec une fille de Bavincourt. À Sombrin, aucun des  enfants du couple Robert BAS / Marie-Thérèse POULAIN nés entre 1720 et 1732  n’est  nommé LEBAS, mais BAS comme leur père, avec des fantaisies orthographiques selon les curés : Marie-Barbe BAT (née en 1725), Jean-Baptiste BAL (né en 1727) ou une étonnante variation  Jean-Philippe BEAU (né en 1723) francisation …embellie de la prononciation picarde d’un « a » si fermé qu’il s’entend comme un « o ». Un généalogiste local chevronné en vient à se demander si ces BAS ne sont pas une souche à part entière, à moins, soupçonne-t-il, qu’il ne s’agisse d’une « déformation » de LEBAS. Tous les actes postérieurs concernant ces enfants désignent bel et bien des LEBAS que ce soit à Sombrin, à Saulty (dès 1757) ou à Bavincourt qui pourtant conserve tardivement la graphie BAS: en 1766 encore les registres n’y connaissent qu’un Amable Joseph  BAS  fils de Jean-Baptiste. Une coquetterie archaïsante du clerc Cocquel ? En 1793 la cause est entendue : un personnage est désigné par le clerc comme « Pierre François le Bas ». Étant le premier  de tous ceux que j’ai rencontrés à savoir signer,  il lève toute équivoque en écrivant bien « le bas ».  En deux mots. « Le » même présent,  reste séparé parce qu’il est encore senti comme un article qui désigne l’individu BAS ; il ne fait pas encore complétement partie de son nom.  Élucubration ? Je m’appuie sur des souvenirs de mon enfance au village : pour désigner un membre de notre famille de son vrai nom Jean-Baptiste LERICHE,  en patois on disait encore ch’Riche  alors que depuis belle lurette, les LEBAS étaient des LEBAS,   même en « chtimi ». En  Bretagne aussi, on constate me semble-t-il le même flottement et la relative indépendance de ce qui reste un article : Le Pen, Le Pendu, Le Bihan, Le Goff, Le Gal rarement écrits en un seul mot  et même parfois classés en fonction du 2ème élément : Bihan (le), Gal (le), Goff (le) etc… !  Mais dans le Pas-de-Calais, tous ces noms ne sont pas logés à la même enseigne. LERICHE, même au 19ème siècle hésite encore selon les actes entre RICHE et LERICHE. En revanche pour les plus anciens LECLERC rencontrés je n’ai jamais constaté de forme CLERC. Pour les LANTOINE courants à Saulty, je n’ai jamais vu de forme ANTOINE.

         Concluons platement : Ah ! Les noms ! On ne sait jamais ni comment les prononcer, ni comment les écrire.