G. GABET ou Tryphon Tournesol à  l’école?

                        Qu’y a-t-il de commun entre ce livre de grammaire que j’avais au CM2 et la torpille « radio-automatique », autrement dit « téléguidée » ? Rien, sinon deux mondes que tout oppose, la ruralité paisible avec ce vaste paysage, ce troupeau et au premier plan chien de berger qui veille sur son monde enfermé dans un cerne apaisant ;  en face la modernité agressive de ces cônes de métal, l’inscription « canots à moteur », les rails, les obliques dans tous les sens – et décadence, décadence, une belle faute d’orthographe dans la légende !  L’apprentissage du français et les essais scientifiques de pointe. Et pourtant derrière c’est  le même homme qui est aux manettes: G. Gabet. Voilà de l’inatetndu 

        Tout a commencé de façon anodine. J’aime ces manuels scolaires anciens. Une petite recherche de routine sur Geneanet pour en savoir davantage sur mon auteur G. Gabet me donne un résultat  étrange: il aurait été à la fois instituteur et ’inventeur d’une torpille ! J’ai cru à une de ces bévues  courantes  chez le généalogiste amateur:   il raboute sans les vérifier  les informations récoltées d’arbre en arbre et se retrouve devant une sorte de cadavre exquis. Eh bien NON! Il n’y a pas d’erreurcar en plus j'ai de la chance : l’instituteur, qui a aussi œuvré à une collection plus ancienne dont j’aime les étiquettes colorées de couverture, est dit dans l’édition de 1923 « instituteur, chevalier de la Légion d’Honneur ». Il a donc un  dossier (consultable, ouf) dans la base Léonore. Gustave Clovis GABET (fin du mystère de ce G.) ingénieur électricien a été décoré le 16 juin 1921 du grade de chevalier de la Légion d’Honneur par le capitaine de frégate Louis Paul André Dumay de Périnelle au titre du Ministère de la Guerre. Le  dossier préparatoire certifie bien qu’il est l’inventeur d’une torpille radio- commandée (1909), qu’il est l’auteur de divers engins de combat et de ravitaillement. Et, fin des interrogations dans la rubrique  situations diverses : professeur de classes élémentaires à Rochefort de 1898 à 1907, Ingénieur électricien à Paris de 1907 à 1919. Pas de doute, c’est le même personnage, mariant la carpe et le lapin ! Un peu plus loin : Publications: auteur d’ouvrages classiques (lectures scolaires) publiés chez Hachette. Voilà un curriculum vitae plutôt décoiffant. Le Web étant comme   "la Samaritaine" de jadis le lieu où trouver tout, je tombe aussi  sur les commentaires d’un blog. Un constat: nul n’étant prophète en son pays – ou dans sa famille,   un cousin de Gabet qui se consacre à la généalogie de sa famille est tout surpris d’apprendre la place qu’a occupée G.G. : Mon grand-père qui était son oncle nous parlait souvent de son neveu farfelu. Farfelu? Peut-être bien mais qu’on sache, le ministère de la guerre n’accordait pas la Légion d’Honneur à de simples farfelus. Un autre blogueur plus informé précise qu’il a fait ses études à l’école normale de La Rochelle avec Georges Gillard   leurs livres d’apprentissage du français à l’école primaire ont été largement utilisés dans toute la France pendant un demi-siècle. Il  s’empresse ensuite de retourner à son urgence essentielle je recherche une photo de pouéloune entièrement en fonte (chaudron et foyer). La collection était utilisée dans toutes les écoles de la Ville de Paris, bon argument de vente pour Hachette dans ses catalogues. En tout cas, voilà élucidé l’identité  du tandem double G.G., aux allures de gag, même s’il est courant que les auteurs de manuel aillent par couple - comme naguère les ascenseurs Roux &Combaluzier. Gustave Gabet apporte son expérience de terrain et Georges (fin de l’anonymat) Gillard la caution de la hiérarchie. Singulier attelage  que celui formé par l’inspecteur primaire  garant d’un certain classicisme acoquiné avec ce Gabet aux allures autoritaires, qu’il soit en pull de sportman ou en costume cossu  de l’homme d’affaires (appuyé fièrement aux haubans de SA torpille). En pédagogie, Gabet table sur l’image (surtout dans la grammaire dont il assume seul la paternité). La collection plus ancienne d’expression orale et écrite  porte sa marque dans le choix des thèmes : si ceux du CP sont encore résolument tournés vers une vie champêtre idéalisée grâce aux aquarelles, le manuel du cours supérieur s’appuie sur de nombreuses photos et les thèmes intègrent enfin la réalité de la civilisation urbaine et de l’industrie en des chapitres comme le rail, l’aviation, les mines, la voix des cités, Paris.

  Je n’ai pas eu le temps d’enquêter sur Georges Gillard.  Gabet  était déjà un cas, un vrai cas d’école (oui bon…).Son originalité personnelle, son goût pour le savoir, sa détermination à s’en sortir ne font aucun doute mais c’est grâce à l’institution qu’il a pu épanouir ses talents et se donner les moyens de ses ambitions.  Il illustre ainsi à la perfection l’ascension qu’a rendu possible l’école de la République: en une génération, le fils de parents illettrés ( son père avoue ne pas savoir signer en dclarant sa naissance) est devenu instituteur en passant par l’école normale de La Rochelle. Il  ne s’arrête pas là : grâce à des cours du soir sans doute comme ceux que donnent les Arts et Métiers le voilà ingénieur électricien et il participe au plus haut niveau à la modernisation de l’Armée ET EN MÊME TEMPS, avec ses manuels il  veut  continuer son œuvre de propagandiste du savoir. Une question reste posée : comment diffusion des connaissances, formation des esprits peuvent faire bon ménage avec la participation à l’armement et à la machine à tuer?