Le Défroqué tranquille

Bavincourt église et presbytère 1909

 À Bavincourt Pas-de-Calais village natal des trois quarts de ma famille, le dernier curé chargé de tenir le registre de l’État civil n’a pas fait long feu, même s’il était aussi curé de Barly, le village voisin. Son prédécesseur à Bavincourt, le curé Delattre était mort brusquement un jour d’avril 1791 et après presque une année de remplacement par les curés du voisinage, Le Néru arrive en mars 1792. Sans doute est-ce l’oiseau rare : on lui attribue  en même temps Barly. La guerre autour de la Constitution civile du clergé bat son plein.  Je doute que Le Neru ait été un réfractaire, surtout lorsqu’on lit sa façon enflammée de dater à Barly, par exemple l’acte de bénédiction de la cloche : Aujourd’hui jeudi treize septembre mil sept cent quatre- vingt douze l’an quatrième de la Liberté, le premier de l’Égalité a été procédé à la bénédiction de la cloche… . À moins qu’il n’ait laissé la bride sur le cou à son clerc Hauttecoeur. Pourtant c’est bien son écriture avec ces grandes hampes qu’on  retrouve dans sa signature. À Bavincourt,  s’agissant du même événement, son style est plus réservé, strictement administratif : Aujourd’hui samedi vingt-quatrième jour de décembre mil sept cent quatre-vingt-douze l’an premier de la République française…. Bizarre cette différence de style. Les paroissiens de Bavincourt n’avaient pourtant pas la fibre contre-révolutionnaire, eux qui allaient mettre le feu en 1793  à tous les registres conservés au village, terriers bien sûr et état-civil : tant pis si certains comme Jean Germain Voiseux 67 ans et Aimable Soyez 61 ans ne peuvent fournir les pièces  nécessaires à leur mariage du 9 brumaire an VI.   Le dernier acte de écrit de la plume de Le Néru  sur les registres de Bavincourt  est un acte de décès du« 27 décembre 1792 l’an premier de la république française. À Barly il clôt deux siècles d’enregistrement par le clergé avec un acte de baptême daté, toujours avec la même originalité,  de l’an mil sept cent quatre-vingt-douze l’an premier de l’Égalité de la république française. Plus de registre paroissial tenu plus ou moins correctement dans un coin de la sacristie,  au presbytère ou par le clerc. Le curé  est privé de son rôle temporel  au profit  de l’officier d’état civil élu, qui exerce  de façon très officielle dans la maison commune.  Exit Le Néru ; apparaît Stanislas Cocquel.

Le ner curé 1794 M bct signature

 Que devient notre curé réduit au chômage partiel ? Les archives diocésaines pourraient parler – à condition  de faire le déplacement à Arras.  Pas la peine. Quelques feuillets plus loin,  il assiste  en mai 1793  l’instituteur-clerc du village Alexandre Dassonval qui déclare la naissance d’une fille  Il est toujours curé du village. Un peu plus loin encore : coucou  le revoici… de l’autre côté de la barrière : il a un état civil, un prénom, un père, une mère  c’est un être de chair et  il  S E  M A R I E.

Aujourd’hui quinzième jour du mois de ventôse an second de la République une et indivisible dix heures du matin par devant moi Stanislas Cocquel membre du conseil général de la commune de Bavincourt  élu le vingt-cinq janvier  mil sept cent quatre- vingt treize (vieux stil)[…] sont comparus pour contracter mariage d’une part François Nicolas Le Néru âgé de trente- sept ans ci-devant curé domicilié dans la municipalité dudit Bavincourt  fils de feu Nicolas Le Néru et d’encore vivante Anne Hébert marchand tous deux domiciliés à Torquesne Calvados d’autre part Marie Madelaine Tuchot âgée de trente-sept ans fille de François Tuchot vivant de pension et de feue Marie-Louise Cardon son épouse tous deux domiciliés en la ville de Paris ci-devant paroisse de St Roch. Les futurs conjoints étaient accompagnés de Guillain Courcol vivant de ses biens âgé de quarante ans domicilié à Barly  son bon ami, Germain Cocquel âgé de cinquante-six ans cultivateur, Hubert Briois cinquante ans vivant de ses biens et Alexandre François Joseph Dassonval instituteur bon ami des parties, les trois derniers domiciliés à Bavincourt […].  Tout le monde signe, sauf Germain Cocquel ; La demoiselle Tuchot signe très mal.  D’où  d’ailleurs notre curé   sort-il sa promise ? Il l’a  tout simplement amenée avec lui,  mais à quel titre ? Mystère.  À peine sont-ils arrivés dans le pays – on parlerait aujourd’hui de parachutage- qu’il la propulse marraine  d’un de ses premiers baptisés, histoire peut-être  de donner un rôle de dame patronnesse  ( ex-religieuse peut-être?) à celle qui est probablement déjà sa maîtresse – le coquin !  À part ses origines normandes, cette relation venue de  Paris, rencontrée , (imaginons) lorsqu'il était jeune vicaire? et son passage météorique au fin fond de l’Artois, je ne saurai rien de sa reconversion à la vie civile. En tout cas, il n’a pas eu peur d’affronter le qu’en dira-t-on en se mariant là où il a exercé son sacerdoce et l’étonnant, qui renseigne assez bien sur l’état des esprits c’est que les notables locaux ne semblent pas avoir trouvé anormal ce mariage de leur pasteur !