la Chienne de Colomb-Béchar

                     

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        Non, ce n’est pas un article  sur la cause animale. Pour ce pont de Toussaint frisquet, je me suis dit qu’un peu d’évasion ne nous ferait pas de mal vers ce désert où selon la célèbre métaphore de Michel Debré le coq gaulois a réchauffé ses ergots. Au temps pacifié d’après la fin de la colonisation et avant le retour de conflits d’un autre genre, comme bien d’autres j’ai mis à profit ma coopération militaire pour  céder sans arrière-pensée à l’attrait  du Sahara  au cours de plusieurs périples du côté de Figuig ou dans le grand Sud Algérien jusqu’à Tamanrasset. Et voilà que l’ami J.-F. Domenget me montre  un texte  dont le titre (trompeur) me replonge dans ces espaces magiques.

C Colomb-Béchar rue principale

      Je n'ai jamais vu chez une bête une abjection plus saisissante que celle de la de cet aubergiste, à Colomb-Béchar. Placés dans les mêmes conditions de dégradation, l'homme et la bête ne se dégradent pas différemment. La chienne de Colomb-Béchar avait une bedaine qui traînait à terre, la patte grêle, l'œil vide, et à la gueule la bave de la haute-idée-de-soi ; il ne lui manquait que de conduire une six-cylindres. La saleté et la prétention, ces deux sœurs, avaient noué le ruban d'un rose crasseux qui pendait à son collier […]Aux repas, elle allait de table en table, percevant sa dîme sur chaque dîneur, ne manquant pas une table, méthodique comme un chevalier de la sébile, et tout ce temps remuant furieusement la queue, moins par convoitise que par bonne grâce, car, si intéressée qu'elle fût, elle "aimait" aussi, j'en suis sûr, et souhaitait d'être aimée.

           

 

    Impitoyable  Montherlant !  Ce  « portrait » si anthropomorphique est extrait de Service inutile (1934). Faut-il s’étonner qu’un humain, un certain Claude-Maurice ROBERT  s’y soit senti visé ? L’auteur ne lui était pas inconnu  -c’est une litote car pendant les nombreux séjours en Algérie du futur académicien (entre 1928 et 1932, trois ans et dix mois au total calcule-t-il un jour),  il fut son guide, son complice et son rabatteur à Alger. Il le conduisit  dans un long périple à travers le grand Sud algérien lorsqu’il se documentait sur La  Rose de sable.  Un parfait inconnu aujourd’hui. On tente ici et là de le sortir de l’ombre, comme le fait cet ami, passionné de Montherlant depuis une cinquantaine d’années. En effet, le dénommé Claude-Maurice ROBERT  a fortement inspiré le personnage de Colle d’Épate dans le dernier roman de Montherlant Un Assassin est mon maître (1971). L’original aurait été bien en peine de protester : il était mort depuis huit ans. Avant  de le réduire à une caricature bouffonne, le romancier avait été fasciné par ce « destin hors-série »  auquel dans Le Jour du 29 mars 1934 il consacrait un article fort élogieux, célébrant sa connaissance profonde des Aurès, de toutes les oasis jusqu'à Djanet. Il rendait aussi hommage à son courage physique pour affronter ces courses à cheval ou à dos de chameau en n'ayant qu'un seul bras.  De fait  Claude-Maurice Robert, subventionné certainement par son journal

écho d'alg 1 1932Robert à chevalplan améric

, a sillonné dans tous les sens ces contrées  que j'ai eu la chance de pouvoir parcourir avec quelques amis dans les années 70  à bord d'une solide 203:Touggourt, Ouargla, Gardhaïa, El Goléa, Timimoune, Tamanrasset. Des noms qui font vibrer. Il en a tiré des ouvrages introuvables aujourd'hui  .  Réfugié au désert pour y (re)trouver la beauté d’une nature dans toute sa rudesse native, la liberté des plaisirs sans le regard constant d’autrui sur sa mutilation ou ses mœurs, il vit en djellaba ou en burnous à Colomb-Béchar puis à Laghouat. Il passe ses soirées à l’hôtel Sahara en compagnie du propriétaire  de l’hôtel,  et de quelques petites notabilités européennes ou arabes se souvient un blogueur  qui affirme avoir transcrit  à la machine quand il était jeune lycéen le poème "Laghouat" auquel ROBERT tenait beaucoup .  C’est là que Jules ROY, grand admirateur de Montherlant,  fait sa rencontre en 1942. Il le connaissait de nom et le tenait pour un  professionnel de la poésie facile. « Il vivait en marge, habitait une maison de pisé, portait le burnous et ne fréquentait que les indigènes ; en plus il était manchot. Il en fallait moins pour être considéré comme un individu original, sinon louche, et intriguer la société européenne aux conventions étriquées. J’étais curieux, j’allai le voir et me trouvai en face d’un solide rouquin au visage aigu ».

     Non sans perversité, le rouquin solide lui fait lire et trier un énorme amas de correspondance  reçue de l'Illustre -qui n'apparaît pas sous son meilleur jour . Après mon départ de l’oasis, une lettre anonyme me dénonça aux autorités [vichystes] car il était coutumier du fait (« Mémoires barbares » et Journal 1925-1965 « les années de déchirement »):  on le surnommait "le scorpion".

    Personnage sulfureux donc. S’il passe les hivers dans les oasis du grand Sud,  il est en même temps  très au fait de la vie intellectuelle d’Alger et de la France métropolitaine. De  1923 à 1928 il tient une chronique à L’Écho d’Alger  et plus tard L’Écho publie  à plusieurs  reprises des reportages de son « collaborateur » qui obtient en 1934 le Grand Prix littéraire de l’Algérie « pour son œuvre tout entière consacrée à l’Afrique du Nord ».

robert photo

Dans la grand-ville abdique-t-il  de son anticonformisme?  On en doute. Pourtant     d'après la photo dédicacée qu’il envoie à sa correspondante et admiratrice  Jeanne Sandelion, il connaît les codes et sait  s'y conformer : regard ténébreux, profil d’aigle, lumière étudiée tombant sur l’arête du nez busqué, les pommettes et les ondulations de la chevelure, façon studio Harcourt. Où est  la chienne de Colomb-Béchar traînant sa bedaine entre les tables du restaurant?  Merci à mon ami l’Érudit de nous permettre d’approcher  une de ces figures singulières que les colonies ont attirées, nourries, ou révélées à elles-mêmes.

           Claude-Maurice ROBERT  a  su se rendre antipathique à plus d’un, au point  qu’on lui a contesté sa décoration, qu’on a  même soupçonné  son amputation d’avoir d’autre cause qu’un fait d’armes. Que peut en  dire le généalogiste? Maintenant que les archives sont si faciles d’accès, il est bien armé pour faire quelques mises au point en consultant les actes d’état civil, le dossier militaire  et plus si chance. Et puis l’homme en question est une belle proie pour le curieux: comment a-t-il  atterri là ?  Origines champenoises répète-t-on.  Mais encore? « Né en 1893, mort à Alger en 1963 » disent plusieurs notices. Yallah!

           

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Mais premier obstacle, imprévu : Claude-Maurice ROBERT est inconnu au bataillon dans les différents sites de généalogie ! En rusant on réussit à faire apparaître un Claude-Robert ROBERT né le 24 avril 1893 à Rançonnières Haute Marne. L’acte de naissance indique en marge (usage bien commode pour le généalogiste, hélas  trop vite abandonné) décédé  le  20 avril 1963 à Alger. Je tiens mon homme.  La bizarre reprise du nom en prénom a peut-être bien tout bêtement  pour origine un malentendu, au sens propre, au moment de la déclaration de la naissance. On comprend que l’intéressé ait voulu se débarrasser d’un pareil sparadrap. Sur tous les papiers officiels, il sera toujours Claude-Robert ROBERT.  Pourquoi ce choix personnel de Maurice ? Je ne sais. Il tenait en tout cas à ce double prénom qui sonne bien et donne du relief à un nom-prénom très répandu.

             

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  Les familles de ses deux parents sont originaires de Rançonnières ou des villages voisins. On est vigneron, cultivateur propriétaire. Rançonnières est à la fin du 19ème siècle un village qui s’essouffle: de 400 habitants en 1800, il n’en compte plus que 250  et aujourd’hui une centaine. Pour qui étouffe dans ce coin perdu, Langres est à 25 kms, Chaumont, la préfecture à 45 kms, Bourbonne-les-Bains la station thermale  à 15. Grâce à la ligne Paris- Mulhouse de la Cie des Chemins de fer de l’Est, par Troyes, Chaumont ou Langres, Paris n’est pas loin.

              Claude-Maurice ROBERT  est le dernier né de neuf enfants  - six   en fait, trois n’ayant vécu qu’un ou deux mois. Les deux aînées sont des filles, les autres des garçons.  Quinze ans le séparent de sa sœur Hortense, dix de son premier frère. Le père n’est pas exemplaire : en 1894, (Claude-Maurice n’a qu’un an) il écope de deux mois de prison pour coups et blessures mais surtout en 1901, aux Assises de Chaumont, il est condamné à cinq ans de prison pour complicité de vol. La mère obtient le divorce en 1910 ; on la retrouve gouvernante à Nice l’année suivante. Elle meurt dans l’Yonne en 1946. Le père devenu puisatier se remarie à Dijon en 1915 puis je perds sa trace.  

               Hortense, l'aînée, se marie en 1906 et s’installe à Coupray, un petit village à l’Ouest  à plus de cinquante kilomètres: elle embarque avec elle son petit frère.  Pour les garçons, le service militaire est l’occasion de découvrir d’autres horizons. Aucun ne revient au village. Trois,  y compris Claude-Robert suivent une filière (un parent ? une connaissance ?) qui les conduit à Paris ou dans sa banlieue : ils y sont garçons épiciers ou « employés de commerce ». Pas besoin de formation particulière. Mais aucun n’est illettré : ils ont reçu la solide instruction de l’école de la République et se formeront sur le tas. C’est un point majeur qu’il faut souligner : Claude-Maurice ROBERT n’est certes pas un pur autodidacte, mais il n’a suivi aucun enseignement secondaire, il n’a d’autre diplôme que son certificat d’études -une vraie rareté dans le monde littéraire de l’époque. Avec aplomb, savoir-faire et culture, il tient chronique dans le grand quotidien de l’Algérie, il discute d’égal à égal avec des Montherlant, et des Jules Roy qui ont reçu l’éducation classique des « bons pères » tout comme avec les célébrités qui viennent profiter de l’exotisme colonial.

                       Donc tous épiciers ?  Sauf Marceau.  Ce frère de 6 ans plus vieux a envie d’horizons lointains et  dès qu’il est en âge il part s’engager à Toulon dans les troupes coloniales. Il participe à la pacification du Maroc puis en 1914 il rentre en France comme sergent à la tête de  ses tirailleurs sénégalais. Blessé en 1918  il est cité à l’ordre du bataillon pour  avoir sauvé son chef: en 1974 enfin, ayant eu la chance de vivre jusques là, il sera pour ce fait décoré de la Légion d’Honneur – à 84 ans. Les commémorations ont du bon : tous les dossiers militaires ont été numérisés et sont d’accès simple. Et c’est ainsi qu’on découvre que les hommes de cette famille – le père lui-même et trois de ses fils sur quatre- sont passés par les troupes coloniales. 

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        Celles-ci revêtent des formes de recrutement variées: uniquement européen, ou mixte, d’Afrique du Nord ou du Sénégal. Elles sont en plein essor : pour réarmer une  France qui se dépeuple, on cherche le matériel humain là où il est, faisant fi de la méfiance et du racisme. Déjà le père, en 1888 avait été versé dans la réserve au sein des bataillons d’Afrique.  Fernand le premier fils, épicier toute sa vie de 1903 à au moins 1931,  et dispensé de service militaire, se retrouve la guerre venue dans le 20è Régiment d’infanterie de tirailleurs nord-africains. Il est blessé deux fois du côté de Vimy et obtient la médaille militaire.  Marcel,  épicier avant et après son "régiment ", accomplit tout simplement son service à Belfort dans l’artillerie. Il  est rappelé en 1914 dans l’armée d’Orient. Dépaysement assuré. Il meurt en 1916 près de Salonique, décoré de la croix de guerre pour « le plus bel exemple de courage et d’esprit de sacrifice ». Et voici Claude-Maurice, le "héros" du jour. Garçon épicier, il s’engage le 6 janvier 1912 à la mairie de St Maur dans le 51è R.I. La suite, qui va décider de son destin n’est peut-être pas volontaire: il est en fait sous le coup d’une condamnation  de trois mois de prison pour escroquerie (il en sera amnistié en 1921) et selon la loi,  à sa sortie de peine il est versé au 4è bataillon d’infanterie légère, à Gabès.

C ito 1913 la messe

C Ito bélvéd

Ce sont  les fameux bat’d’af, régiments disciplinaires où l’on pensait mater les fortes têtes ( ou réputées telles) mais qui ne servirent souvent qu'à forger des réseaux du milieu criminel. Après un passage très court en Tunisie et en Algérie, il participe aux opérations de guerre dans le Maroc occidental jusqu’à la déclaration de la guerre. Une partie des troupes coloniales reste en Afrique du Nord pour maintenir un ordre fragile. C’est ainsi qu’à Ito, dans le Moyen-Atlas, ( le panorama est superbe) le 21 août 1914,  pendant son service de sentinelle de nuit, [il]a été atteint d’une balle à l’avant-bras gauche tirée par un marocain qui s’était approché de camp, provoquant la fracture des deux os de l’avant-bras gauche par balle de moye calibre . « A obtenu la médaille coloniale agrafe « Maroc » par décret du 28 avril 1914 » (donc avant sa blessure). 

      Ainsi Claude-Maurice ROBERT n’a rien d’un imposteur ; il avait une profonde expérience des contrées et des hommes d’Afrique du Nord. L’ambiance du régiment disciplinaire n’a pu que former et endurcir sa personnalité. Il aurait pu être un malfrat. Un mystère reste entier : comment, sous l'influence de qui dans ces années passées  au milieu d’hommes rudes, peu éduqués souvent, pour lesquels lire, s’instruire, écrire  étaient des activités peu viriles  a-t-il eu  l’envie, l'occasion, la  force de caractère, le temps aussi de se construire une culture classique,  de  parfaire ses connaissances, de se trouver et de déployer  un goût pour l'écriture?  Un Blaise Cendrars trop académique? Il ne suffit pas d'être manchot.   Plutôt peut-être un Jean Genet qui s'avancerait masqué ?            

En ces temps de  commémorations de la fin de la 1ère guerre mondiale, d’autres conclusions s’imposent au-delà du cas particulier de
Claude-Maurice ROBERT. Cette fratrie  qui s’étale sur dix ans a été touchée de plein fouet : à la mobilisation les quatre frères ont 31ans, 27, 24 et pour le plus jeune 21. Les plus âgés ont un état, les deux autres s’étaient déjà engagés, au moins pour un temps dans la carrière militaire : l’armée offrait un avenir, une promotion, une ouverture sur un ailleurs grâce au développement et au renforcement de la politique de colonisation. Les quatre se retrouvent en même temps combattre : trois au front, en Artois, en Orient ; le cadet est resté sur place au Maroc, non pas « planqué » mais occupé à contenir les poussées de rebelles qui pensent tirer parti de l’affaiblissement de la puissance coloniale.   Bizarrerie de la politique militaire vis-à-vis des populations soumises: dans le même temps où l’on s’efforce de contenir  une rébellion et d’étendre l’emprise de la France malgré les circonstances, ailleurs, et même quasiment dans les mêmes régions on n’hésite pas  à utiliser la force noire ou nord-africaine et à lui faire confiance, au grand
dam de l’adversaire germanique. Est-ce vraiment un hasard,  une attirance cultivée dans la famille, ou un effet de cette  politique militaire si la fratrie Robert est au cœur de l’engagement des colonisés dans la Grande Guerre, si les deux cadets se retrouvent œuvrer au même moment sur le théâtre d’opérations au Maroc ?  Pour Marceau, ce ne sera qu’un moment dans sa carrière militaire. Pour le plus jeune, l’expérience qui le marquera dans sa chair lui permettra aussi de trouver sa voie/voix...
            

     

 

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