Devoirs de vacances

Fauchage par une femme

                                                  
Dimanche 26 août

 

Fini l’été. Finies les vacances. Partout un parfum de rentrée: routes encombrées par les derniers grands retours ; annonce des nouvelles grilles de radio ; interview du ministre de l’Éducation nationale. Les matinées renouent avec une fraîcheur déjà automnale. Je fais ma rentrée moi aussi, séance tenante. Impossible de  laisser passer un double centenaire familial:  la naissance de mes deux parents: Françoise née le 30 juillet 1918 dans un village de l’Artois,  Louis, son futur  qui vient au monde  à l’autre bout du  même village trois semaines après, à  la Saint Louis, le 25 août. Prendre comme prénom le saint du jour: une bonne méthode pour s’éviter les casse-tête d’un choix. Louis va avoir un frère, André né le 30 novembre, à la Saint André. Une petite entorse pour Geneviève née un premier janvier (la Sainte Geneviève ne se fête que  le 3).

             Deux naissances au beau milieu d’une guerre qui dure depuis quatre ans tout justes, et dans un village situé à quelques kilomètres du front, bouleversé par les va-et-vient continuels des troupes, des canons et des camions des Français et des Anglais puis maintenant des Américains. Les deux nouveau-nés surviennent dans des atmosphères familiales très différentes mais profondément affectées l’une et l’autre par la guerre. Lucienne, la mère de Françoise, est une fille du village; elle a connu son mari, un Breton, parce qu’il a été plusieurs mois cantonné là ; ils se sont épousés en 1917 au cours d’une permission de convalescence du soldat revenu malade   des Dardanelles – mais il restera mobilisé jusqu’en février 1919. Fille unique, Lucienne LECLERCQ épouse JÉGOUIC  est  entourée, elle et sa fille, des soins et de l’affection de ses parents Mélina et Lucien, modestes ouvriers agricoles.

         Autour de Louis, de l’affection certainement mais bien du malheur aussi. Très récemment j’ai pu obtenir une photo de lui sur les genoux de sa mère qui semble amaigrie, épuisée. C’est un enfant naturel;   on l’inscrit sur les registres comme Louis DRUGY, du nom de sa mère Blanche, une fille de cultivateurs aisés. La grand-mère,   Marie-Blanche,  est toute seule pour diriger la ferme: son mari est décédé accidentellement en 1916, des suites de coups reçus par un rustre féroce que les voisins ont failli lyncher. Blanche a 26 ans; elle a reçu une éducation soignée chez les sœurs à Doullens. Son mariage était prévu  avec  un jeune homme de bonne famille: il est décédé au début de la guerre. Le père de Louis, Christian,  est un garçon du village dont les parents -  Papa  les aimait beaucoup- travaillent chez les châtelains. Il est un des rares jeunes gens  présent dans le village car il n’a que 19 ans et n’a pas encore été mobilisé. Il travaille probablement à la ferme DRUGY dont j’ai découvert qu’il était un cousin éloigné (mais les intéressés le savaient-ils ?). Le « mois d’août » bat son plein. En picard local, fare ech’mois d’août c’est faire la moisson : faucher (avec une javeleuse, parfois avec une moissonneuse-lieuse mais encore à la main pour l’essentiel),  rassembler les bottes en moyettes (on disait des cahous), les charrier  pour les engranger en attendant le battage dans un hangar à la ferme ou dans une meule élevée plus ou moins de guingois en plein champ. C’est tout un art qui  produit  des chefs-d’œuvre -pas seulement en peinture-  mais aussi des monstres ou des miracles d'équilibre  qui ne tiennent qu’à grand renfort d’étais. Il y faut une main-d’œuvre nombreuse et beaucoup de temps : les opérations courent sur juillet et août, parfois jusque septembre si le temps est pluvieux. Drôle de moisson, en pleine guerre, même à l’arrière : on manque de bras,  on manque de chevaux -réquisitionnés et remplacés par des haridelles ou des bœufs plus lents et moins costauds; on manque de terres souvent occupées par les cantonnements de troupes ou le stationnement du matériel. Les alertes  mettent constamment les travailleurs sur le qui-vive car les bombardements sont tout proches. Les femmes, les vieux, les enfants, tout le monde est requis, chacun fait comme il peut. Les services du jeune et solide  Christian ne peuvent qu’être appréciés. En tout cas cette naissance hors mariage (aggravée d’une mésalliance) a dû faire jaser le village, et mettre à mal l’orgueil et l’honneur des DRUGY qui avaient la réputation d'être "fiers". La situation sera régularisée par un mariage dix jours après l’Armistice, le 23 novembre, accompagné comme de coutume d'une légitimation  de Louis par son père mais Papa vivra toujours comme une tache cette fameuse mention marginale qui figurait sur les extraits de naissance qu’il demandait pour des papiers officiels.

   Il y a une suite, façon tragédie grecque à mes yeux. D’où l’intrusion (peut-être  grandiloquente)  de ce bas-relief grec   de l’époque archaïque. Dans le désordre des casques et des chars on a reconnu le jeune Œdipe : il se dispute    à un carrefour avec un autre voyageur,   un vieillard   barbu empêtré dans sa robe, mal protégé  par ses serviteurs pourtant armés ;  il lui porte un coup fatal sans savoir  que dans cette stupide querelle de priorité il vient d’accomplir la prédiction d’un oracle car c'est son père Laïos qu'il a occis. Non, non,   malgré des démêlés nombreux, Papa n’a pas essayé de… . Ce qui s’est produit, ou plutôt  qui a failli se produire, c’est  quand même une réédition de cet épisode du  mythe grec mais inversée et dans une version paysanne. Les metteurs en scène de théâtre ou d'opéra s'autorisent des transpositions autrement aventureuses. D'évidence, pour moi, dans cet événement familial, c'est Laïos  prenant sa revanche sur Œdipe et la chose  se passait en Artois au XXème siècle après Jésus-Christ.

       C’était un  25 août des années cinquante, le jour donc de l’anniversaire de Louis. Pur fruit du hasard  préméditation ou main du Destin : pourquoi a-t-il fallu que  ce jour-là précisément  les trajectoires du fils et du père  (né en août, lui aussi,  le 13 !) se soient rencontrées alors qu’il y a tant d’autres chemins sur ce terroir, et combien d’autres jours dans la semaine ! Toute notre famille passait les trois mois d’été à la ferme des parents de Françoise notre mère. Depuis longtemps, Papa était  avec des hauts et des bas en mauvais termes avec son père.  Durant ses congés il venait nous rejoindre pour aider ses beaux-parents à la moisson. Nous allions parfois passer une heure ou deux en visite officielle chez grand-mère Blanche.

       OR DONC, ce fameux 25 août, revenait des champs une lourde voiture de gerbes tirée par trois chevaux, comme dans ce tableau de Veysserat. Papa était juché en haut de la voiture avec un de mes oncles, l’autre oncle conduisait et encourageait les chevaux. Le chemin est étroit, encaissé. L’attelage croise un autre chariot, vide, conduit par Christian accompagné d’un proche. J’ignore s’il y eut des mots ou pas : Christian s’empare d’une longue fourche, la pousse  là-haut sur son fils. Déséquilibré, Papa tombe entre les chevaux qui continuent leur train. Il va être écrasé par les roues ferrées ou piétiné par les sabots des boulonnais; il réussit à se rattraper aux harnais, à s’accrocher au timon. Mon oncle a sauté du haut de la voiture, il aide son frère à maîtriser les chevaux  qui commençaient à s’affoler de toute cette agitation.

                 Émoi à la ferme (j’étais là) quand ils rentrent et racontent « l’incident ».  On s’affairait aux préparatifs du petit  festin d’anniversaire que grand-mère Lucienne ne manquait jamais d’organiser pour son beau-fils, même si la besogne pressait. Au milieu du repas, levant les yeux par hasard, je vois une silhouette brinquebalante qui traverse la longue cour, tête nue sous le soleil. Je la reconnais: grand-mère Blanche! Les conversations s’arrêtent. Elle apparaît, se plante dans l’encadrement de la porte, mal fagotée dans son tablier de cuisine. En pleine chaleur, toute affaire cessante, elle a traversé  le village d'un bout à l'autre, elle est venue dans une maison où elle a rarement  mis les pieds : il faut qu’elle  SACHE, elle ne croit guère à la version que lui ont servie son mari et son acolyte et déjà le village doit bruisser de rumeurs car Christian n'y jouit pas d'une fameuse réputation: ses champs sont mal entretenus, envahis par les mauvaises herbes et les chardons; pour vivre  il incite sa femme à vendre peu à peu  les terres dont lle est seule propriétaire . Tous les yeux se tournent vers elle – nous étions une bonne dizaine autour de la grande table ovale. Elle ne s’avance pas, elle reste au bord de la pièce, prend son courage à deux mains et ne regardant personne sinon son fils elle lance: Quoi qui s’a passé? – Il faut te faire un dessin? Ce fut tout. Elle n’avait plus qu’à tourner les talons, à s’en repartir en haut du village. Par la fenêtre, on l’a suivie retraversant en cahotant la cour caillouteuse, lourde de tous ces regards qu’elle sentait dans son dos et de cette réalité insupportable : son mari avait essayé de tuer leur fils aîné, et  avec la complicité d’un proche.

           Dénouement

     Une dizaine d’année plus tard,  chez sa fille à Arras, Christian se mourait d’un cancer. Il a désiré voir  Papa -qui a accepté. Il lui a demandé son pardon pour le mal qu’il lui avait fait tout au long de sa vie.

 

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 Des compléments sur la vie agricole et  les femmes pendant la Grande Guerre

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http://www.archivespasdecalais.fr/Activites-culturelles/Chroniques-de-la-Grande-Guerre/A-l-ecoute-des-temoins/1917/Le-4-juin-1917-propositions-pour-la-reprise-de-l-agriculture

http://www.archivespasdecalais.fr/Activites-culturelles/Chroniques-de-la-Grande-Guerre/Moissons-en-etat-d-urgence

http://www.archivespasdecalais.fr/Activites-culturelles/Chroniques-de-la-Grande-Guerre/A-l-ecoute-des-temoins/1917/Le-3-avril-1917-l-appel-aux-agriculteurs 

  Photo célèbre d’auteur inconnu parue dans Lecture pour tous du 15 juillet 1917,  un bimensuel édité par Hachette, abondamment illustré de photos et de dessins. Il proposait des feuilletons tournés vers l’éducation, le récréatif l’exotisme et la célébration de l’Empire colonial. On appréciera le ton paternaliste et l’optimisme forcé de la légende: « Plus de chevaux pour tirer la herse. N’importe ! Trois robustes paysannes s’attellent à l’outil, peinent si bien que, à sa prochaine venue, le permissionnaire retrouvera son champ en pleine prospérité »

 http://agriculture.gouv.fr/1914-1918-les-femmes-dans-la-grande-guerre