gai marions chanson

                                      

          Gai, gai, marions-nous

 

                               C'était un slogan tout trouvé  lors des manifs du  « mariage pour tous ». C’est d’abord  une vieille chanson française. L’illustration est tirée d’une édition de 1921. Le  recueil est préfacé par «Mme Edmond Rostand » un nom sans doute plus « vendeur » aux yeux de l’éditeur  que son pseudonyme de poétesse  Rosemonde Gérard.

       Je me demande si la noce était aussi joyeuse lorsque mes parents  Louis et Françoise s’épousèrent ce lundi de Pâques 1942. Pourtant comme je l’ai dit dans un blog précédent, ils semblaient destinés dès l’enfance à se marier. Leurs sentiments personnels n’étaient pas en question. Ils auraient pu, s’agissant d’eux-mêmes, chanter à tue-tête  la vieille comptine. Mais les circonstances –historiques et familiales- ne pouvaient qu’assombrir leur bonheur.

               

Saulty L'Arbret la gare 1916 2-001

slt arras itinér

Je les ai laissés dans leurs lycées respectifs à Arras. Chaque week-end ils revenaient au village distant de 20 kilomètres en prenant le train à Saulty- l‘ Arbret. Ce tortillard à voie unique menait de Doullens à Arras le long la  route nationale Amiens –Arras (voir Wikipédia https://fr.wikipedia.org/wiki/Ligne_de_Doullens_%C3%A0_Arras et toutes ses références). Après la guerre la ligne ne servit plus qu’au transport des betteraves et du blé et la gare reprenait alors vie pour quelques jours par an, le bistrot  en particulier où les fermiers  venaient se réchauffer,  échanger des nouvelles, et boire une bistouille (un café arrosé d’une bonne rasade de  genièvre) en attendant  que leur récolte soit pesée, vérifiée et chargée dans les wagons. Plus tard, la ligne une fois désaffectée, on démonta les rails.  En 2011, entre Saulty et Dainville (à l’entrée d’Arras) le tracé fut transformé sur 17 kilomètres en chemin de randonnée bordé de cerisiers et de buissons de mûres (http://www.pasdecalais.fr/content/download/34129/445199/file/Voie+verte+d%C3%A9partementale+Dainville-Saulty.pdf).

       D’après mon père (une de ses rares confidences),  pendant le week-end Maman, comme beaucoup de pensionnaires, travaillait peu. C’est papa sur le trajet du retour qui lui faisait ses devoirs. Elle était habillée à la dernière mode, était copine avec des externes filles de commerçants. Ses parents étaient loin de rester confinés dans leur village éloigné de la route nationale. Grand-père en ce temps-là était moderne : il avait été un des premiers du village à avoir une auto et un poste de  radio. Tous les samedis, il emmenait  sa femme Lucienne au marché sur la Petite Place où, parmi d’autres fermières elle vendait les produits de la basse-cour, œufs, volailles et beurre (c’était sa source de  revenu en propre). Auparavant, ils avaient livré les Clarisses rue Ste Claire à l’entrée d’Arras et l’orphelinat de Ste Agnès. Ils revenaient avec les commissions dont les uns ou les autres les avaient chargés et – luxe suprême-  ils achetaient  beefsteaks et rôtis chez un boucher de la ville au lieu de se contenter  -comme chez les DEAUCOURT, dixit Papa lui-même- de  l’éternel morceau de lard sorti du saloir ou (pour les jours de fête) d’une volaille attrapée dans la cour ou d’un lapin.  Ce «luxe » portait certainement la marque de grand-mère Lucienne qui avait la réputation d’être dépensière (et généreuse)  alors que grand-père François restait marqué par une enfance  pauvre en Bretagne: avec lui il fallait se restreindre sur tout si on l’avait écouté.

   La suite des relations entre mes parents avant leur mariage n’est faite que de suppositions car Papa a soigneusement effacé toute

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trace matérielle les concernant: pas une lettre, pas une carte postale, même pas son livret militaire -et les dossiers matricules de la classe 38 ne sont pas encore en ligne dans le Pas-de-Calais. 

      Maman a obtenu son Brevet Supérieur.  C’était  à peu  près l’équivalent du baccalauréat moderne, sans latin et avec une seule langue. https://fr.wikipedia.org/wiki/Lyc%C3%A9e_de_jeunes_fillesCe diplôme avait été créé pour servir de couronnement à l’Enseignement primaire supérieure mais il n’ouvrait pas l’accès à l’Université.  La réforme de 1924 qui prévoyait d’aligner le parcours des filles sur celui des garçons avait tardé à se mettre en place. Dans les années trente,  on comptait seulement une candidate fille au baccalauréat pour trois candidats garçons. Maman devint sans que je puisse préciser davantage institutrice remplaçante durant plusieurs années dans les campagnes autour de Bavincourt. Elle travaillait dans la région minière à Avion au début de l’Occupation.

   Pour Papa,  le non-dit et le flou dominent car j’avais scrupule à l’interroger. Je m’en tiens aux choses sûres: latin, grec et la terminale en philosophie.  Un échec en seconde partie,  une inscription à L’École Universelle (j’ai gardé longtemps tous les manuels ainsi que les cours et les livres de terminale prêtés par Guy Taillandier, un de ses camarades).

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Mais se greffe là-dessus un conflit avec son père: un fermier qui avait rencontré Papa en ville un jeudi après-midi, où les terminales avaient quartier libre,  rapporte la chose à son père Christian, qui ni une ni deux file à Arras chez le Proviseur, s’emporte outre mesure: il ne paie pas des études à son fils [en fait boursier] pour apprendre qu’il se promène dans les rues d’Arras. Malgré les explications du Proviseur, il ne veut rien entendre,  retire du lycée son fils qui doit préparer  son bac tant bien que mal tout seul. 

    De ce jour les rapports – déjà difficiles je crois- ne firent qu’empirer, avec des hauts et des bas. En 1938, pour Louis né en 1918, c’est le service militaire  à Reims puis à Chartres car Papa a choisi l’Armée de l’Air  dont l’autonomie est toute récente. Pourquoi? Il n’a jamais volé que je sache – tout juste un baptême de l’air sans doute. Peut-être la discipline  dans une arme moderne lui avait-elle paru plus supportable  que dans l’infanterie (je m’aperçois d’ailleurs que moi-même, j’avais choisi la préparation militaire

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aérienne). Il avait un uniforme en beau tissu épais, une casquette blanche en été. Il faisait le fier quand il venait chez les Jégouic rendre visite à sa dulcinée. Classe 38, pas de chance: à l’année de conscription est venue s’ajouter la mobilisation générale mais une partie des troupes de l’armée de l’Air – les non-navigants comme Papa- est reprise par l’Armée de terre. En juin 1940, avec des milliers d’autres abandonnés par leurs chefs Louis reflue des frontières belges vers le Sud. Au moins ont-ils échappé à la mort ou au camp de prisonniers. L’Armistice instaure deux zones: occupée et «no-no » (non-occupée). Impossible de revenir dans le Pas-de-Calais, qui fait

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d’ailleurs partie des régions administrées directement par le Reich depuis Bruxelles. Que faire de ces « soldats sans armes », démobilisés mais sans solde? Lui atterrit à Lézignan-Corbières dans une famille de viticulteurs: vendanges, cours aux enfants de la maison. Sœur Anne là-haut  apprend à lire et à compter aux enfants de paysans,  de mineurs, de réfugiés espagnols ou de travailleurs polonais. Elle attend des cartes évasives pré-rédigées: « tout va bien » « suis en bonne santé », « pas besoin d’argent ». Je n’ai trouvé aucune trace du moment où ces démobilisés qui ne se laissent pas séduire par des contrats dans  l’Armée d’Armistice peuvent rejoindre leur foyer en Zone occupée. C’était en tout cas avant novembre 1942, quand l’armée du IIIe Reich franchit la ligne démarcation et met fin à la fiction de la zone libre.

   Bonheur des retrouvailles après d’aussi longues fiançailles et plus de deux ans de séparation. Se monter en ménage en 1942 : le choix est restreint  quand  meubles, literie, articles ménagers commencent à manquer. Pas de robe de mariée non plus : un tailleur prince de galles pour la mariée,  et pour le marié, un complet  du même motif, un peu étriqué. Le pire – ou le plus insolite- n’était pas là.  Grand-mère Lucienne, qui n’aimait rien tant que la zizanie dans les familles, réussit à donner un tour tragi-comique à une cérémonie si attendue. Elle crut bon de boycotter la messe à Bavincourt pour aller dans un village voisin  assister à celle qui célébrait le mariage de parents éloignés. Le motif avancé ? Le mariage ne lui plaisait pas car sa fille n’était pas assez bien pour Louis! Parrain Lulu, le frère de maman affirmait peu avant de décéder  qu’en réalité grand-mère était jalouse et amoureuse de Papa! sdt exagérait-il

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car tous ses propos étaient remplis d’acrimonie contre ses parents. Ce qui est sûr c'est  que grand-mère avait beaucoup  d’affection pour Louis : elle ne laissait jamais passer le 25 août (sa fête et son anniversaire) sans préparer un repas spécial, même si la moisson battait son plein.

     Le reste de la famille passa outre au diktat maternel. Je n’ai pas de photo présentable de la cérémonie mais j’ai retrouvé un témoignage de l’événement : une photo prise sans doute par mon oncle Marcel devant la maison  des parents de papa. Tout le monde sourit ; Christian a gardé la cigarette au bec; Blanche, toujours efface, disparaît derrière  les épaules des mariés. Le clan Deaucourt a l’air uni. Où le jeune ménage s’installe-t-il ensuite? À Saulty, le village voisin ? À Bavincourt ? Peut-être pas tout de suite mais plutôt à Arras, rue Ronville, là où je suis né fin 1942. Maman avait cessé de travailler et elle n’exercera plus, se contentant de me faire apprendre à lire. Papa avait été embauché  par son camarade de classe, Guy Taillandier qui allait reprendre  le cabinet d’assurances paternel rue du 29 juillet. Après ma naissance, on s’installa à Saulty et pendant le reste de la guerre Papa a parcouru les campagnes à vélo pour faire souscrire aux fermiers des contrats auprès de L’Union.