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                       Du bon usage de  NOËL

                              Encore un coup du hasard pour ce deuxième blog de décembre. Après avoir élucubré sur la St Nicolas,  je voulais consacrer  ces lignes…à Noël. Tant pis pour l’originalité. C’est la loi de l’almanach: sacrifier à tous les rituels. Premier constat quand je mouline ma base de 16000 individus (oui, ça fait du monde): si le printemps selon la loi de Nature est la saison de l’effervescence  amoureuse, en revanche chez les humains,  Mars n’est pas le mois idéal pour les galipettes et la reproduction de l’espèce. Dans toute cette foule, 12 individus seulement ont été conçus de façon  à naître le jour de Noël,  dont deux seulement prénommés Noël(le). On pourrait y ajouter  ceux qui ont raté de peu  le rendez-vous : 6 naissances  de  la veille (dont la plus illustre,  la mienne) et les 9 retardataires du 26. C’est peu. Malgré le divin exemple (l’Immaculée Conception en moins), les couples ont joué la précaution: pas d' ardeurs  menant tout droit à des naissances à risque dans les intempéries hivernales. Vingt-sept nouveaux- nés à Noël au sein d’un aussi vaste échantillon – essentiellement rural il est vrai, et centré principalement sur l’Artois – s’étalant sur  trois siècles.  Une énigme. N’étant  ni ethnologue, ni démographe je constate  et m’étonne. Je suis déçu aussi : rien de palpitant dans ces destinées réduites à quelques dates. Mon idée tourne court dirait-on.

     Cependant  tandis que je m’échinais sur le parcours de Colombine DAUCOURT  (la fausse Catherine de mon blog précédent) je suis tombé sur  des témoins de son mariage à Amiens le 29 novembre 1852 avec François AUBY: deux Natalis DOBELLE (père et fils sans doute), des  ouvriers en teinture comme le marié. Natalis ? Un prénom inconnu de nos services.  Auby s’était  marié une première fois et voici deux autres Natalis,  des RICQUIER, témoins  des épousailles, toujours à Amiens, le 18 novembre 1826  avec une Sophie RICQUIER. Pour un coup d’essai, un coup de maître: quatre Natalis d’un coup à Amiens. Qu’est-ce que ce particularisme local ? Et voilà le vieux limier tout requinqué: il se lance sur cette piste imprévue  toute chaude encore du ventilateur de l’ordi.

        Natalis, m’a tout l’air de la forme latine de Noël   (natalis dies,  le jour de la naissance –du Christ)). En somme l’équivalent

st natalis d'ulster image pieuse

natalis d'ulster et les loups garous

masculin de Nathalie.  Mais pourquoi en ce XIXe siècle, ce retour aux sources latines ? Renseignements pris – on devine où- un Saint Natalis, Naile, ou  Naal  a existé: un moine irlandais du 6è siècle, Natalis d’Ulster qui se fête le 27 janvier. Selon la légende rapportée par Gérard de Galles (ou Giraud de Barri) il aurait condamné  un couple de frère et sœur incestueux à devenir pendant sept ans des loups garous. Ce qui nous vaut de jolies miniatures. Un autre Natalis « prêtre à Casal » se fête le 21 août. Impossible  d’en savoir plus sur lui  et d’identifier cette ville.

          Quelques données un peu moins floues maintenant, à  partir des arbres déposés sur Geneanet. Le prénom est rare. Au milieu du XVIIIe, il se rencontre un peu dans le Sud-Est, l’Alsace, l’Artois, la Flandre et surtout en Champagne. Son apogée  vers 1600, est trompeur: les actes d’alors sont rédigés en latin et  Natalis traduit Noël. Par la suite il atteindra au mieux 0,005%, avec une légère poussée vers 1800, 1840. Aux alentours de 1800, c’est en  Picardie qu’il est à la mode. D’où mes quatre Natalis d’Amiens.  Et une façon de  sortir  pour Noël des sentiers battus. Et comme la chance est bonne fille avec les curieux du Web et les généalogistes, j’apprends l’existence du saint patron des Archives françaises, qui porte en plus -là je suis vraiment gâté- le nom du village dont les DAUCOURT sont originaires: Natalis de Wailly.

               La capture d’écran de ma recherche livre déjà quantité d’informations. C’est  une dynastie que je découvre dans La France littéraire,  Dictionnaire bibliographique  (T. X 1839) de  Joseph-Marie Quérard. Quatre pages bien serrées  consacrées à cette famille qui sur trois générations exploite le domaine de la philologie, de la lexicographie et de l’édition savante. Entre  érudits qui devaient parler latin couramment on s’amuse doctement avec ces  deux prénoms Noël et Natalis.

            À l’origine : Noël François de Wailly (1721-1801) « connu en 1754 sous le nom de l’abbé de Wailly, grammairien et lexicographe distingué membre de l’Institut » dixit Quérard. L’énumération de ses œuvres occupe deux pages. Il s’agit essentiellement d’abrégés et de  révisions de dictionnaires et de classiques latins. Des publications scolaires en rapport  direct avec son activité principale de directeur d’ une école destinée spécialement aux étrangers qui voulaient apprendre le français. Tout ceci mérite approfondissements ultérieurs.  Nonobstant sa qualité momentanée d’abbé et son activité éditoriale ou directoriale,  Noël-François a pris le temps de fonder une famille (à 43 ans) et de se procurer par là même collaborateurs et continuateurs.

wailly Barth alfr dico frnç latin

Aussi appliqué que ses ancêtres plongés de père en fils dans  la teinture du drap, il installe  une dynastie d’auteurs scolaires et de proviseurs: voici  Étienne-Augustin (1770-1821), proviseur du  futur lycée Henri IV puis le fils aîné de ce dernier, Barthélemy- Alfred né en 1800,  proviseur lui aussi à Henri IV, couvert de louanges par  Quérard  pour ses dictionnaires Latin-Français et surtout français-latin. Ses deux autres frères se dévergondent. Gabriel-Gustave fait le grand écart entre son activité de vaudevilliste (Ma place et ma femme, le Mort dans l’embarras, Amour et intrigue etc.) et ses fonctions au Conseil d’état et à la liste civile. Augustin-Jules commet quelques œuvrettes dramatiques pendant ses loisirs  de chef de bureau au ministère de l’Intérieur. Un cousin-germain, Armand-François Léon collabore à des livrets : Benvenuto Cellini (1834), Ivanhoé (1826). Il donne une traduction nouvelle du Moine de Lewis, chef d’œuvre du romantisme noir ; il collabore (pour de vrai, lui) à la Revue des deux mondes.

          

classq hachette St Louis

 J’en viens au personnage central,  mon sujet d’aujourd’hui, Joseph/Jean-Noël dit Natalis  (1805-1866). Élevé dans le sérail, en compagnie de son oncle et de ses cousins,  mais au risque d’être étouffé par cette parentèle de hauts fonctionnaires et d’écrivains plus ou moins érudits,  c’est sans doute pour se distinguer  - dans tous les sens du terme-  qu’il officialise ce prénom de Natalis, discret rappel par ailleurs de son érudition.  Les spécialistes ne tarissent pas d’éloge sur son rôle majeur dans un domaine aride s’il en est mais capital: sous la monarchie de Juillet puis sous le second Empire il est à l’origine de toute la réorganisation de ces archives nationales et surtout départementales  où   nous les généalogistes amateurs, autodidactes ou professionnels  nous faisons notre miel. Tout naturellement il dirige un temps l’École des Chartes et il rentre à l’Institut. Le plus extraordinaire, c’est qu’il a appris « sur le tas ».  Comme tout enfant de la bourgeoisie  en mal de « plan de carrière », il avait « fait son droit » sans grande conviction nous dit son biographe H. Wallon. Nommé  par relation en 1830 dans un service des Archives, il ne se contente pas de rester dans sa sphère administrative: il a trouvé sa vocation. Il prend à bras le corps les problèmes posés par l’amoncellement de documents accumulés sans aucun tri depuis les bouleversements de la Révolution et de l’Empire . De fil en aiguille il se met à l’école des paléographes et applique sa rigueur à l’étude des textes médiévaux. Mais il a également à cœur de rendre accessible au public ces textes écrits en ancien français : il édite,  il adapte  ses préférés en français moderne, l’Histoire de Saint Louis de Joinville ou la Conquête de Constantinople par Villehardouin. Il se trouve que  comme collectionneur des vieux classiques Hachette reliés, je possède une Histoire de Saint Louis par Joinville – et l’éditeur en est évidemment l’ami Natalis : Hachette pour cette collection SCOLAIRE n’hésitait pas à faire appel aux plus grands érudits du temps comme les romanistes Gaston PARIS et Alfred JEANROY qui de leur côté ne dédaignaient pas apporter leurs lumières aux jeunes esprits de l’époque (pour pasticher la pompe de leurs préfaces).

    

ascendance Natalis arbre

 Je n’oublie pas mes  Natalis teinturiers d’Amiens. Quel rapport avec l’érudit Natalis de Wailly?  En les baptisant ainsi, leurs parents étaient  à cent mille lieues des doctes activités d’un milieu qui illustre à merveille les analyses de Bourdieu sur  la reproduction et les héritiers. Aucun jeu savant dans le choix de ce prénom, on s’en doute. Dans  un milieu aussi populaire, nul  ne pouvait imaginer que Natalis était la forme savante de Noël, une alternative « distinguée » à un prénom somme toute banal. Pourquoi cet engouement soudain pour Saint Natalis dans ce coin de Picardie? Difficile de savoir quel « prescripteur » comme on dirait aujourd’hui  a mis pour quelques temps à la mode ce prénom. Ils auraient pu s’appeler Noël, comme tout le monde dirais-je. Car Noël n’est pas si rare,  du moins dans la France du Nord-Ouest: Bretagne (sous la forme de Nedelec) Flandre et Artois puis Normandie. En  Picardie le prénom est mal représenté (6% seulement des prénoms) le Beauvaisis l’emportant pour la moitié.

               J’en étais là de mes réflexions, dans une impasse en fait, malgré la découverte (pour moi) de cette personnalité intéressante quand je m’aperçois, en consultant mieux les notices du Dictionnaire biographique, puis l’inévitable- inépuisable  Geneanet, que si Noël dit Natalis de WAILLY  est né dans les Ardennes, à Mézières, le grand-père, ce fameux « abbé » de Wailly est originaire d’Amiens, de la paroisse Saint Leu, au bord de la Somme et que dans la famille,  depuis plusieurs générations (au moins  depuis le XVIe siècle),   on est  maître teinturier. Évidemment, dans une ville depuis longtemps renommée pour son drap, en particulier le velours, rien de stupéfiant s’il s’y rencontre des maîtres teinturiers. Curieux pourtant que la recherche de distinction qui pousse à  se nommer Natalis, touche,  aux deux bouts de l’échelle sociale, et dans la même branche du textile,  aussi  bien l’ouvrier teinturier qu’un fils de famille membre de l’Institut. La transmission familiale du prénom, quant à elle, est en usage dans bien des familles, et pas seulement nobles.  Chez nos De Wailly,  aucune trace de NOÊL avant le mariage de Pierre avec une Noëlle BARON qu’on avait  deux bonnes raisons de baptiser ainsi: née un 25 décembre,  elle hérite en outre du  prénom de son père, - son frère aîné  aussi, fils premier-né (qui embrasse le sacerdoce et se voue donc au célibat). Précision : aucun de ces  deux Noël  n’est venu au monde un 25 décembre.  Devenu veuf Pierre de Wailly  semble mettre son remariage sous le patronage de la morte : la cérémonie a lieu un 26 décembre. De quoi se convertir à la psycho généalogie ! C’est au cinquième enfant du premier lit qu’on transmet le prénom de la grand-mère et de l’arrière-grand-père maternels. Comme ses ancêtres et son père, Noël De Wailly (5 mai 1689-1743) est marchand teinturier et marguillier de sa paroisse St Leu. Dans sa nombreuse progéniture décimée par les morts prématurées, pas moins de 3 enfants Noël : le premier (né un 13 septembre) meurt en bas âge, le second, dernier  et huitième enfant du premier lit   est  notre Noël- François, « l’abbé » (né en juillet 1724), le lexicographe, celui qui n’obéit pas au tropisme familial. Le troisième Noël, Pierre-Noël est le fruit d’un remariage,   huitième et dernier-né. Noël fonctionne – plus ou moins bien- comme un exorcisme, un recours ultime contre le mauvais sort qui s’acharne sur la famille.

     

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 « L’abbé » se marie  tardivement, à 43 ans. Son deuxième fils Noël-François-Henri  (1773-1816) récupère le double prénom de son père mais laisse à son frère aîné et à ses neveux le soin de faire fructifier  l’héritage intellectuel et professionnel de son père : ni auteur de manuels, ni proviseur, le voilà en poste à Mézières dans les douanes ;  quand il meurt en 1816,  il est contrôleur principal des contributions indirectes des Ardennes. Haut fonctionnaire donc, soucieux de la légalité et des règlements  jusqu’au moindre détail on imagine, même, et surtout en ces temps si agités. Et cependant, sur sa tombe, photographiée par des allumés « Amis et Passionnés du Père-Lachaise », les APPL,  est gravé le  nom qu’il a utilisé sans doute toute sa vie, François Henri Natalis de WAILLY. Première

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trace officielle, inscrite dans la pierre et pour longtemps,  de la métamorphose de Noël  en Natalis, prénom érudit en passe de devenir  le premier  élément d’un nom composé :NATALIS DE WAILLY. C’est à Mézières que naît son fils Joseph-Noël qui préférera, lui aussi, escamoter son nom officiel de baptême  pour un Natalis librement choisi, sous lequel il publie, et qu’il fait graver sur sa tombe. Grand archiviste  et médiéviste devant l’éternel comme on a vu, né le 10 mai 1805, décédé à Passy le 4 décembre 1886. Décembre, encore et toujours. Entre prénom d’usage et prénom officiel, dans leurs entrées, les dictionnaires y perdent leur latin : NATALIS DE WAILLY /NATALIS DE WAILLY Noël /   Jean-Noël, dit Natalis DE WAILLY.  Un méli-mélo extravagant créé par   un féru de la classification et de l’authentification, scrupuleux éditeur de manuscrits, gardien obsessionnel de la conservation des sceaux de l’ancienne France. Il est mort sans descendance, à 81 ans, veuf éternel : sa femme Fanny DE STADLER était décédée très jeune à 23 ans en 1834 en mettant au monde un enfant mort-né. Où était passée la protection de Noël? Une mélancolie profonde marque son visage sur la photo officielle que j’ai trouvée de lui. Je ne me trompais pas. Dans sa longue notice (en la découvrant in extremis, je m’aperçois qu’elle a nourri tous les

natalis de Wailly portrair recadré

articles écrits par la suite sur « mon » Natalis), son ami Henri Wallon (l’auteur de l’amendement qui fit entrer le mot « république » dans la constitution de 1875) révèle: M. N. de Wailly avait été cruellement éprouvé dans sa vie domestique. Il avait de bonne heure perdu sa femme et l'enfant qu'elle venait de lui donner (1834). Ce grand deuil laissa dans son âme une empreinte qui se lisait sur sa physionomie dans le recueillement, et toutefois s'effaçait dans le commerce du monde. Il ne parlait à personne du malheur qui l'avait frappé, il ne disait rien qui pût en rappeler le souvenir. Mais dans un coin de sa bibliothèque on pouvait remarquer, auprès de ses livres, un petit cadre qui renfermait l'image d'une tombe, et quand il nous arrivait d'accompagner avec lui les restes mortels d'un confrère au Père-Lachaise, nous nous apercevions, après la cérémonie, qu'il ne revenait pas avec nous

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 Note sur le DE  de DE WAILLY:

        Wikipédia à plusieurs reprises indique qu’il ne s’agit pas ici d’une particule nobiliaire. Tout à fait d’accord: échevins ou marguilliers, les De Wailly  ne semblent jamais avoir eu de prétention nobiliaire mais qui sait ?. En revanche,  il ne s’agit pas non plus, comme l’avance l’auteur de la notice,  de l’article néerlandais DE (= The, le) qu’on trouve  attaché ou pas dans De Klein (= Lepetit), Dejonghe (=Lejeune), Debaeker (Le Boulanger). Que viendrait faire un article flamand à côté d’un nom de lieu picard? DE indique ici  l’origine, la provenance, le village ou la ville dont les premiers porteurs sont originaires, comme dans les  Darras, Damiens, Dachicourt, Damiens, Dechelers, Deberles, Defosseux, Dewailly aussi  qui se rencontrent souvent dans le Pas-de-Calais. Wailly peut se référer à trois lieux : Wailly-les-Arras (dont ma famille est originaire), Wailly-Beaucamp près de Berck ou, plus vraisemblablement ici Wailly, un hameau de Conty connu pour son château de Wailly. Ce village est au Sud d’Amiens près de Viefvillers dont sont originaires les plus anciens Dewailly recensés dans Geneanet

 

  Pour aller plus loin

Sur les prénoms Nathalie et Natalis:  St natalis wolfthe Irish saints        

 La France Littéraire de Quérard, notice sur les de Wailly :https://www.google.fr/search?client=firefox-b&dcr=0&tbm=isch&sa=1&ei=nJk6Wo9k0tpS8Me48A8&q=qu%C3%A9rard++de+wailly&oq=qu%C3%A9rard++de+wailly&gs_l=psy-ab.12...0.0.0.39392.0.0.0.0.0.0.0.0..0.0....0...1c..64.psy-ab..0.0.0....0.XbzsN8vupo8

Sur Noël François De Wailly :https://www.qwant.com/?q=natalis+de+wailly+images&client=qwantfirefox  https://fr.wikipedia.org/wiki/No%C3%ABl-Fran%C3%A7ois_De_Wailly

Sur Natalis de Wailly père de l’archivistique :    https://www.reseau-canope.fr/savoirscdi/societe-de-linformation/le-monde-du-livre-et-de-la-presse/histoire-du-livre-et-de-la-documentation/biographies/natalis-de-wailly-1805-1886.html