SOYEZ scieur de long

 

le scieur de long leçons de choses 1890-007 recadré

  16 Septembre.

Aujourd’hui, je vous dis pas, c’est drache sur drache, ça finit pas de cesser, comme dit Erik.(François Caradec, Le doigt coupé de la rue du Bison, Fayard, 2008, p. 213).

   Tempête d’équinoxe mercredi. Le samedi était du même tonneau. Ce dimanche, idem. Il vient de tomber une ‘drache’ carabinée.

      Le poêle ronfle. Pépita ne va pas tarder à venir se blottir pour la soirée sur le canapé. Je me suis promis de continuer à tenir le blog de généalogie que j’ai ouvert en juin.  Le temps a passé. Juste une petite contribution en août et voici l’automne. D’urgence trouver un sujet pour « terresdartois ». L’ordre alphabétique a imposé sa logique toute aléatoire à « Challenge AZ ». On le garde. Ce sera donc  un patronyme, et commençant par S.

      Va  pour SOYEZ: aucun ancêtre direct mais ils sont nombreux dans ma base de données centrée sur le Sud d’Arras.   Rien d’étonnant: selon  Geneanet, d’après les arbres déposés sur son site, le nom est essentiellement attesté  avant 1800 uniquement dans le Nord de la France: du côté de Lille, et en Artois: autour de Béthune,  et là où j’ai mes quartiers familiaux, à l’Est et au Sud d’Arras vers Saint-Pol-sur-Ternoise, Beaumetz-les-loges.

soyez-b

    En plein dans le thème de mon blog.  Au classement général de Filae, pour les naissances entre 1891 et  1990, Saulty arrive cependant en 5ème position (18 naissances) ; 45ème Bienvillers-au-Bois (4 naissances); 86ème Bavincourt (2 naissances).

    Question: pourquoi  cette concentration géographique du patronyme? En connaître le sens pourrait peut-être nous éclairer. Reprend-il un terme du dialecte local, une réalité qui n’existe qu’en Flandre et en Artois ? Filae  se contente de répéter ce que disent  d’autres sites

         Origine : SOYEZ est un nom du nord-est, forme septentrionale de Séguier, nom de personne d'origine germanique sighari, compose de sig qui signifie victoire et Hari qui signifie armée. Soyez est au 3224ème rang

     J'ai oublié  mon cours de phonétique de l'ancien français et j'ignore tout de l'occitan pour me prononcer sur une évolution qui me semble quand même  bien aventureuse. En outre, pourquoi des occitans (descendants de gallo-romains) auraient pris, en nombre, ce patronyme germanique de Séguier alors que les Wisigoths et les Francs n’ont jamais constitué en Aquitaine qu’une

soyez 1774 formes du R

minorité d'occupants peu soucieux de se mêler aux autochtones. Ceux-ci en retour n'avaient guère de considération pour ces "sauvages" qui cultivaient leur particularime barbare.On les voit mal poussant le snobisme jusqu'à prendre des noms germaniques. Geneanet retient cette origine et ce lien avec Séguier mais avance  une autre hypothèse: le mot se référerait « dans certains cas » au nom picard du scieur. Quelle est d'ailleurs la bonne orthographe ? SOYEZ ou SOYER?  Aïe ! Aïe ! Aïe ! Question à ne jamais poser si on veut  paraître un tant soit peu informé. En effet, selon les bons auteurs, aucune graphie n’est fixée avant la fin du XIXème siècle et la création des livrets de famille. Elle varie d’un acte à l’autre ou dans le même acte -selon les fantaisies du scribe, curé, clerc laïc, plus tard instituteur car le plus souvent les intéressés ne savent ni signer ni écrire  et s’en remettent entièrement à lui sans pouvoir contrôler la graphie de leur nom. Petite mise au point paléographique? Ce Z final  n’est au départ qu’une lecture erronée, ensuite tenue pour exacte,  d’une forme ancienne de R final avec une jambe comme on voit dans l'acte de mariage d’Augustin- François SOYER.

       Malgré ce flottement orthographique qui nous affole alors que nos aïeux s’en souciaient assez peu,  la prononciation locale est en général respectée et c’est ce qui doit nous guider, je pense. La signification du nom reste hermétique si on le prononce comme l’impératif du verbe "être" [swayé] (on me pardonnera les incertitudes de mon alphabet phonétique j’espère). Tout devient clair avec  les graphies SOHIER/SOÏÉS parfois rencontrées: elles veulent  transcrire  sans équivoque la prononciation en picard  [So-i-é]. Sohier du bwo, c’est le scier. C’est ce que j’entendais dans mon enfance durant les vacances passées au village de Bavincourt  chez mes grands-parents. Ce patronyme désigne donc (la chose est courante)  un métier, celui de scieur de long, en picard un sohieu francisé dans la graphie en Sohier avec la terminaison en -ier  (ou en –eur) habituelle des noms de métiers.

bavincourt Saulty Cassini

Dans le reste de la Picardie (Somme, Aisne) et en  Champagne c’est la forme SOYEUX qui prédomine.   Des scieurs de long, j’en ai beaucoup dans ma base de données – et certains se nomment même SOYER - à Bavincourt  et Saulty, deux villages de l’Artois exceptionnellement entourés de bois aujourd'hui encore.

       Mais pourquoi  dans tous ces pays de langue d’oïl ne rencontre-t-on les SOYER/SOHIER/SOYEUX que dans la partie Nord, là où l’activité forestière n’est pas primordiale?  Sans compter qu'il faut partout de petits ateliers  (peut-on parler de scieries ?) pour débiter les troncs et les rendre utilisables pour la charpente ou la menuiserie?

        Les cartes postales anciennes montrent le caractère précaire  des installations: on opère au plus près du lieu d'abattage, en pleine forêt dans une clairière, sur la placette d'un village. Il suffit de dresser deux hauts chevalets, d'improviser avec un tronc une chèvre.

scieur b

Et pourtant, pas de SOYER autour de Paris, ni en Beauce ou en  Brie,

Soyez fréquence avant 1800

pas plus qu’en Normandie, Touraine ou Bourgogne. Des scieurs de long, il y en avait forcément ds chaque bourg, qu’ils soient dénommés  dans les registres paroissiaux scieurs d’aire, d’aisses, d’aix  et autres scieurs de haute scie mais  - allez savoir pourquoi- le métier n’a pas servi à distinguer les individus qui l’exerçait et n’est donc pas devenu un patronyme.

 

 

     Qu’en est-il  en pays d’oc ? Comment désignait-on le scieur de long en Auvergne dans le Poitou ou la Guyenne? Pourquoi les Picards se seraient-ils distingués en étant les seuls à figer  à l'occasion cette activité en patronyme.

   En occitan  le scieur de long se nomme un rassegaïre (à consulter par exemple le site « vieux métiers cantalous » https://www.cantalpassion.com/nos-terroirs/occi/1457-vieux-metiers-cantalous.html ). Comme il fallait s’y attendre, un patronyme en a été tiré: RESSEGUIER. Information de Geneanet:  

       Resseguier : Le nom est porté dans le Tarn et les départements voisins. Variantes ou formes voisines : Rességuié,   Ressiguier (82), Rességaire (84, 26, 05), Rességuet (32), Resséquier (73). Il correspond au métier de scieur, en principe scieur de long.

RESSEGUIER est classé au 4423ème rang des noms de famille en France, SOYEZ  au 3224ème: l’un comme l’autre sont donc

scier occitan carte

rares. Et curieusement RESSEGUIER se limite comme SOYEZ à une zone

séguier avant 1800

très restreinte alors que le métier est largement répandu. Un mystère. La carte du verbe « scier » en

occitan  apporte au dossier des éléments dont je mesure mal la portée. Le patronyme pseudo-germanique ( c'est ce que je continue à penser!) SÉGUIER ne serait-il pas à mettre en rapport avec ces formes segar et ressegar rencontrées dans  l’Ouest du domaine occitan? Pourquoi ne pas en faire  un avatar de RESSEGUIER, d’autant qu’il est porté exactement dans les mêmes départements ?

           Ces singularités excitent  les imaginations  dans certains sites de discussion : les SOYER du pays chtimi désigneraient des soyeux, des artisans qui tissaient la soie.  Peu vraisemblable en Artois où on n’a jamais vu trace d’un ver à soie, et encore moins au XIème siècle lors  de l’apparition des noms propres : la soie était une matière précieuse qu’on importait sous forme de soieries et non de fil à tisser.  J’appelle à la rescousse quelques érudits du  Web comme Francis LETHO bien connu du site de discussion GenNPdC ("Généalogie du Pas-de-Calais"). Il m’a sauvé la mise lors d’un échange assez chaud avec un tenant du tissage de la soie en Artois.   

 Je confirme pleinement les formes picardes "Soyer Sohier" etc. : en français SCIER : on dit en bon Picard "Soyer du bos" "scier du bois", et de là l'ouvrier était un « soyeu ».
  L'outil, la scie se dit en Picard "in-ne soye" (le mot SOYE ne se prononce pas SOI mais SO-ILLE !) et la petit "Soye" est une "so-i-ette"
     La forme "soyeu de haute soye" : il s'agit en français d'un "scieur de long" c'est à dire un scieur de planches. Le tronc était disposé sur deux hauts tréteaux, un scieur se positionnait pieds à terre et l'autre scieur les pieds sur le tronc et par un mouvement de va et vient "ils tranchonne-ouais" l'arbre pour en faire des planches.
Une ritournelle enfantine d'autrefois en Picard : "quand min père éteu so-y-eu, on so-y-eu si bi-in a deux, archi, archi, archi bibi!
    Autre forme pour le nom du "scieur de long" en Artois, "scieur d'aire" qui vient du fait que les scieurs de long s'installaient sur une aire pratiquée dans la forêt (espace défriché). Cette forme est souvent orthographié dans les registres sous la forme "sieur d'aire" ce qui a donné à penser à certains que leur ancêtre était "seigneur de la ville d'Aire" '15/09/2012!

           Pour se faire une idée du travail des scieurs de long avant le développement des scieries actionnées par l'eau ou plus tard la vapeur, voici dans  la Fortune des Rougon, Zola décrivant le travail des ouvriers à Plassans dans un coin  de l’aire Saint-Mittre (merci le Web pour la référence!).

    Une scierie, qui débite dans un coin les poutres du chantier, grince, servant de basse sourde et continue aux voix aigres. Cette scierie est toute primitive : la pièce de

scieur rép des pyrennées

bois est posée sur deux tréteaux élevés, et deux scieurs de long, l’un en haut monté sur la poutre même, l’autre en bas aveuglé par la sciure qui tombe, impriment à une large et forte lame de scie un continuel mouvement de va-et-vient. Pendant des heures, ces hommes se plient, pareils à des pantins articulés, avec une régularité et une sécheresse de machine. Le bois qu’ils débitent est rangé, le long de la muraille du fond, par tas hauts de deux ou trois mètres et méthodiquement construits, planche à planche, en forme de cube parfait. (Ch. II début)

         Un tour par Geneanet avec la requête SOYEZ et ses variantes: pour Bavincourt et dans un rayon de 15 kms,  361 résultats (mais beaucoup de doublons). Je m’y retrouve en compagnie d’autres généalogistes amateurs qui ont déposé leur arbre. Une occasion de  vérifier mes résultats, de me conforter dans le sérieux de mon travail au vu de certaines bourdes qui font taches d’huile (heu!) si on pratique sans précaution le copier-coller, et puis restons modeste et reconnaissant, je m’aperçois de mes propres erreurs et je glane quelques infos supplémentaires. On revoit certaines  fiches, on reçoit quelques fameux coups de pouce aussi quelquefois. Bref un grand ramassage de feuilles mortes: approximations, erreurs,  manques, confusions entre homonymes. Me voilà par exemple avec deux Jean-Jacques SOYER sur les bras. Pas de confusion possible entre eux mais autant la fiche de l’un est bien remplie, autant l’autre est squelettique. Yallah! (allons-y, en avant!, let's go!) comme aimait répéter sœur Emmanuelle pour se donner du cœur à l’ouvrage.

          Dans ma base de données, j’ai repéré à Bavincourt, au cours du  XVIIIème  15 familles de scieurs de long  qui touchent de près ou de loin à ma famille soit  plus d’une trentaine d’individus. Pas mal car les professions ne sont pas toujours indiquées. Curieusement, ce métier n’est plus mentionné au XIXème siècle : aurait-il disparu ? Douteux. Ou alors on l’intègre dans la catégorie très floue et dévalorisante de manouvrier ? Affaire à suivre.

      

Soyez JB arbbre

Ces scieurs de long  du XVIIIème siècle se connaissent bien car ils travaillent en équipe; ils  forment un milieu professionnel structuré et les alliances entre eux  ne sont pas rares mais rien à voir avec les cercles fermés des meuniers. Pour seul bien, ils n’ont que leurs bras ; ils louent leur force de travail. Les meuniers de chaque village bénéficient  d’une rente de situation, les paysans du village ayant obligation de venir faire moudre leur grain chez eux. Personnages enviés et redoutés ils fonctionnent comme de véritables dynasties dont les membres tiennent les différents moulins d’un secteur géographique. Mes scieurs de long se constituent tout au plus en réseau au sein du village. Jean-François (scieur d’aire)  et Jean-Jacques BRASSART continuent la tradition de Théodore leur père. Le frère Pierre Joseph (manouvrier ou couvreur en paille selon les années) épouse une SOYER, Marie Joseph fille de Pierre Laurent SOYER dont le frère Jean-Jacques  est également scieur (leur père Jean-Baptiste était, lui, berger). Une SOYER était déjà entrée dans la famille  en 1701 comme épouse de l’arrière-grand-père Nicolas BRASSART (1680-1730) dont j’ignore l’état. A creuser.

      Au fil de mon propos, je prends conscience des manques et des à-peu-près du dossier. Finalement le pari que je me suis fait d’écrire sur les SOYER a pour première utilité de m’obliger à pousser plus avant ces recherches. Belle résolution pour une rentrée.