N comme NAUFRAGE  vendredi 16 juin

 

        

méduse naugrg -b

Voici la solution de l’énigme à laquelle je m’étais heurté concernant Pierre Philibert III LALIGANT  (voir lettre L). J’aurais pu attendre la lettre R (je dirai pourquoi dans un instant) mais je crains de ne pas tenir jusques là. Résumé: le dénommé  disparaît  des registres  à partir de 1813, non sans avoir fait six enfants à son Ursule. Inutile d'élucubrer: il est  mort,  tout simplement. J’en deviens sûr lorsque je retrouve l’acte de remariage d’Ursule avec le gendarme VIGEANELLE. Décédé le 2 juillet 1816 à 36 ans. Mais où ? Silence étrange et frustrant chaque fois que l’événement est mentionné. Rien à Mussy où sont pourtant nés tous ses enfants, où en 1813, déclarant le dernier, il se dit cafetier, activité sédentaire s’il en est. Après s’être dit auparavant propriétaire, marchand. Un statut professionnel mal défini, au fond. J’en resterai pourtant … médusé  lorsque je connaîtrai le fin mot de l’histoire

      C’est au  hasard d’une recherche parallèle sur  son fils Philibert Émile, futur maître de forges, que je touche le jackpot : son acte de mariage le 28 décembre 1825 à Wassy précise fils de Philibert Laligant mort dans le naufrage de La Méduse le 2 juillet 1816. Je ne me tiens plus d’aise : ma recherche sur un inconnu infime rencontre l’un des faits divers les plus médiatisés du 19è grâce au fameux tableau de Géricault. La date donnée correspond à celle de l’échouement sur un haut fond au large de la Mauritanie  le banc d’Arguin, au sud du cap Blanc. Elle est devenue date officielle  de l’événement qui a connu en fait plusieurs épisodes. Les circonstances exactes de la disparition  de Laligant me restent donc inconnues : tempêtes, coups de lames sur les canots, âpres luttes pour la survie, affres de la faim et de la soif, le fameux radeau  - mangé peut-être..., tombé à l'eau ou noyé volontairement, resté sur la frégate dans une vaine attente. 

             

Méduse

  La question s’impose dans sa formulation la plus attendue: Qu’allait-il faire  dans cette galère, lui, le cafetier, qu’on imagine bien installé derrière son comptoir ? Cafetier, l’appellation  en 1813 est curieuse ; on attendrait plutôt cabaretier ; en 1803  il se disait d’ailleurs marchand. Dans quel négoce ? Faisait-il commerce de café, et plus largement de denrées exotiques?  Imaginons-le soudain pris par le démon de l’aventure, de l’exotisme du commerce des épices et rompant les amarres, ou plus prosaïquement séduit  comme d’autres colons par les nouveaux horizons qu’offre cette expédition partie de Rochefort.  Il s’agissait pour la Restauration de reprendre pied dans les anciens comptoirs du Sénégal  rendus à la France par l’Angleterre.  Il partait sans sa famille,  en éclaireur, tout aise d’embarquer à bord du navire amiral de la flottille, avec le futur gouverneur, et 400 passagers, colons, savants, soldats et membres d’équipage. Il existe des récits de rescapés (de Brédif notamment qui  put embarquer sur une chaloupe) mais pas de listes de passagers, à ma connaissance. L’impéritie du commandant Duroy de Chaumareys sera sanctionnée par trois ans de prison lors d’un procès retentissant qui fut celui de l’incompétence  d’un faux marin autant que d’un retour mal vécu à la monarchie.

naufra radeau

La radiation de l’ancien émigré des ordres de Saint-Louis et de la Légion d’Honneur marqua les esprits- moins, évidemment, que le tableau monumental et provocateur que Géricault expose deux ans seulement après le procès. Un tabou pèse sur l’épisode. L’État refuse le titre proposé  par le peintre « le radeau de la Méduse » et préfère un plus général  « scène de naufrage »; il achète le tableau,  le fait déclouer et rouler dans les greniers du Louvre. On comprend mieux  le silence dont les registres que j’ai consultés entourent la date fatale.  Chaumareys paiera au centuple son crime: libéré en 1820, il se retire dans son château près de Bellac mais on sait tout de son comportement honteux: dès qu'il sort, on l'injurie, les enfants lui jettent des pierres. Il ne sort plus et meurt en 1841 après 20 ans de réclusion forcée. Plus tard sa dépouille sera même transportée du cimetière à la fosse commune.