M comme MODESTE et MARTIAL   jeudi 15 juin

     Ce n’est pas une suite revisitée de la série de Franquin Modeste et Pompon, ce ne sont ni des jumeaux, ni des émules des Saints Gervais et Protais ou de Cyrille et Méthode. Ils sont père et fils. Ce sont mes ancêtres côté maternel  à Bavincourt. Modeste LEBAS (1762-1821) et Martial LEBAS (1814-1890). Un jour j’ai posé à mon oncle une question toute bête : avait-il dans la famille entendu évoquer le nom de Martial ? Par simple curiosité -, peut-être bien aussi pour m’assurer que tout ce passé que je remuais n’était pas une simple invention de papier(s). Effectivement: sa grand-mère – mon arrière-grand-mère Mélina que j’ai bien connue- mentionnait quelquefois ce nom. Je ne poussai pas plus loin l’enquête car il avait eu un cancer de la gorge qui le rendait difficilement compréhensible.  J’avais donc devant moi quelqu’un qui avait entendu parler de Martial ! Cette simple réponse affirmative avait suffi pour donner vie et réalité à la  chaîne  des êtres qui nous  relie au passé.

  En fait dans l’histoire apparemment toute lisse des LEBAS à Bavincourt,  avec ces deux-là je me suis rendu compte que j’étais tombé  sur un secret de famille si bien enterré que faute d’en être informé à temps, je n’ai pu interroger avant leur disparition ceux qui auraient pu en avoir connaissance  ou avoir soupçonné son existence. De quoi s’agit-il ? Modeste s’est bien marié mais la mère de Martial n’est pas l’épouse légitime. Un enfant naturel ?  Et alors ? Certes  mais chez les LECLERCQ-LEBAS   c’est l’unique exemple de naissance hors mariage et par ailleurs les mystères s’accumulent autour d’eux. 

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 1er personnage énigmatique : la femme de Modeste Anne Séraphine FRANÇOIS. Le mariage a lieu  à Bavincourt le 24 messidor an III, bien qu’elle soit de Fienvillers en Picardie (ou plutôt la Somme doit-on déjà dire alors).  Sans doute parce qu’elle est là depuis longtemps. Aucun témoin venu de Fienvillers. A-t-elle coupé les ponts ? J’ai bien sûr enquêté là-bas : le père était tonnelier, décédé en 1784, la mère est morte en 1789. Séraphine est l’avant-dernière d’une fratrie de onze. Comment, pourquoi est-elle venue (comme domestique) à Bavincourt à 9 lieues de là et quelque 6 heures de marche? Ce ne peut être qu’une raison personnelle  car les échanges entre ces deux régions pourtant voisines sont inexistants. Elle se marie assez tard, à 28 ans ; lui en a 33. Rien de vraiment anormal. Ce qui l’est c’est que je ne trouve nulle part, malgré d’innombrables  relectures des registres, d’enfants nés de cette union.  Y a-t-il eu divorce, séparation? Je n’ai rien trouvé. Aucune trace non plus, ni à Bavincourt, ni à Fienvillers, ni à Arras de son décès. Une disparition sans cadavre ! En 1821 l’acte de décès de son mari Modeste ne dit pas veuf de…  mais époux de Séraphine FRANÇOIS.

  2ème personnage énigmatique : Victoire Rosalie FRANÇAIS. La servante-maîtresse.  Modeste déclare Martial le 26 janvier 1814, se reconnaissant pour être le père et de l’avoir eu de Victoire Rosalie FRANÇAIS âgée de vingt-cinq ans. À son mariage le 2 février 1841 Martial est dit  fils naturel de Modeste Lebas décédé le 4 /12/ 1821 lequel déclare être le père de Martial, registre année 1814 n°1 et de Victoire Rosalie Français, 51 ans sans profession personnelle ici présente".  Donc une naissance hors mariage assumée car il y en  une autre, celle d’Isidore LEBAS   le 21 février 1819, déclaré et reconnu de la même manière par son père mais il meurt à 3 ans. Le recensement de 1820 est précieux mais dérangeant :

              46- LEBAS  Modeste journalier marié 26 juin 1762_  LEBAS  Martial 18-2-1814 _ LEBAS  Isidore 20 fév. 1819  _ FRANÇAIS Victoire journalière 11 mars 1778

Précieux: enfin la date de naissance de Victoire (mais sur les recensements, il y a presque toujours une erreur de dix ans!). Enfant trouvée de l’hospice  de Paris,  révèle le recensement de 1841. Recherches vaines à FRANÇOIS  ou FRANÇAIS dans les registres comme dans l’état civil reconstitué. Sur geneanet, les nombreuses Rosalie/Victoire FRANÇAIS sont originaires des Vosges. Dérangeant : Modeste est toujours dit « marié » et non pas « veuf » ; ses deux enfants figurent à sa suite. Vient  à la dernière place, comme il sied à la domestique, la mère de ces enfants: « journalière ».

 

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Après la mort de Modeste, elle reste dans « sa » maison, entourée de ses deux «fils naturels» (recensement 1831): notre Martial donc mais aussi Benjamin né dans la maison de feu Modeste LEBAS deux ans après la mort de celui-ci. Comme si c’était la chose la plus ordinaire, ce « frère utérin » de Martial n’est même pas spécifié « de père inconnu ». Benjamin se marie à 28 ans avec une fille de Saulty. Le ménage reste sans enfant. Qui est le père ? C’est la grande inconnue. Une affaire de famille, qui sait, et le déclarant  Jean-Baptiste LEBAS, qui vit à côté, pourrait bien se sentir concerné. En tout cas, on peut dire que Rosalie FRANÇAIS est une femme libre qui se moque – comme son maître Modeste-  du qu’en dira-ton. Au fil des recensements, je la vois assister au mariage de son Benjamin, puis vivre avec le ménage en 1856, 1861: elle a 82 ans. Et je la perds de vue : j’ai beau retourner toutes les tables décennales des villages de la région, celles des villes où un hôpital aurait pu l’accueillir. Apparue en 1814, disparue, envolée 50 ans après.

lbs 1877 matial SIGN don C Gossart 3 signature Martial Lebas 46-001 25-08-2008 11-45-23

Grand-mère Mélina née en 1867 a dû entendre parler plus d’une fois de cette « arrière-grand-mère » de fait, de ce Modeste, un drôle de pistolet marié sans être marié, qui escamote sa femme légitime et installe au foyer la servante. Sans compter cette incroyable quasi identité des noms FRANçOIS/FRANçAIS. Elle a forcément bien connu Martial, son grand-père,  mort lorsqu’elle avait déjà 23 ans. Pasplus que son père il ne savait signer. Et pourtant,  à la fin de sa vie, à 63 ans, il réussit à  signer au bas d'une donation faite à sa femme, ou plutôt à dessiner les lettres de son nom entourées d'essais touchants.