E comme Émile

 

           Un prénom moins courant qu’on l’imaginerait : sur les 11500 individus de ma base de données 23 Émile seulement, - tous nés dans la deuxième moitié du XIXème siècle. Aujourd’hui, c’est Émile GOSSART qui est à l’honneur, plus précisément Émile Eugène François, un arrière cousin  de mon père du côté maternel. Fils de Hyacinthe et de Flavie DELATTRE.Né le 24 septembre 1849 à Bavincourt Pas-de-Calais, décédé à Bordeaux le 28 août 1909 

           

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 Les Gossart sont des petits cultivateurs originaires de Saulty et installés depuis le milieu du XVIIIème siècle  à Bavincourt -deux villages voisins proches d’Arras. Le grand-père était trésorier du conseil de fabrique vers 1812 et tous les GOSSART antérieurs savaient signer. Une petite ferme avec  un valet de charrue et une domestique. Ces GOSSART, je les ai longtemps laissés en friche car je n’arrivais ni à trouver le mariage de Hyacinthe, ni le nombre exact d’enfants du ménage : les recensements en indiquaient deux ou trois, avec des prénoms flottants comme leur présence ;  les parents eux-mêmes avaient disparu des radars. Il a fallu quelques coups du hasard pour que je me décide à enquêter à plein temps, car la méthode n’est pas mon fort.

         Par exemple une visite au cimetière de Bavincourt m'aurait épargné bien des déboires. Ici on applique avec zèle les consignes : on détruit  impitoyablement les tombes des concessions impayées et c’est ainsi que disparaissent des pans entiers d’histoire locale. Place nette pour les futurs morts – qui ne semblent pas se précipiter dans ce cimetière du coup bien vide. En fait le caveau m’attendait, à l’entrée du cimetière; la pierre en était fendue mais on ne l’avait pas fait disparaître ; il est toujours là, de plus en plus en ruine.

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Hyacinthe et Flavie ont donc eu trois enfants, Émile l’aîné décédé à Bordeaux,-on en reparle dans un instant-,  Jules  (ou Julien), curé à Inchy-en-Artois, à une vingtaine de kilomètres d’Arras : mon père se souvenait de lui comme d’un brave homme peu soucieux de sa tenue ; une revue locale de généalogie a récemment publié le journal qu’il avait tenu en secret durant l’impitoyable occupation que les allemands  avaient fait peser sur ses paroissiens au cours de la guerre 14. Il y avait aussi une sœur restée célibataire, Eugénie dévouée à ses parents et à son frère le curé – un classique. E si je n’avais plus trace de la famille dans les registres de Bavincourt, c’était que père, mère et sœur avait suivi le fils curé autour d’Arras : à Fampoux, à   Nœux-les-Mines  puis à Inchy.

  Quid pour Émile ?  Mort à Bordeaux ? Diable. Finalement cette tombe  ne faisait qu’épaissir le mystère car les Archives de la Gironde, même numérisées étaient (et restent pour moi) d’un accès kafkaïen. Des brouilles familiales  pénibles avaient cassé la transmission normale des souvenirs.  Les bribes de passé que j’avais réussi à arracher à un père taciturne  se transformaient en légende obscure: il y avait eu un professeur GOSSART, il avait découvert un procédé pour s’éclairer à l’acétylène  mais on le lui avait volé et dans le grenier, autrefois  dormaient des livres d’électricité. Un chercheur maudit dans la famille ? Pas de fumée sans feu peut-être . Mais pour ranimer des braises aussi faibles, il a fallu les miracles de l’Internet. Le premier a été  lorsque j’ai lancé sur la toile ma première requête. Je ramenai un  drôle de poisson : dans une brochure datée de 1999 Claude Espéraza, un physicien passionné d’histoire locale, associait le nom d’Émile GOSSART  né à Bavincourt , à l’inauguration à Auxonne dans le Dijonnais  d’une rue Antoine MASSON, un enfant du pays  dont l’invention – la bobine à induction – avait été attribuée à un allemand,  H-D. RUHMKORFF. Emile GOSSART s'était démené pour rendre la paternité de la bobine (ancêtre du transformateur) à Masson. Pas de doute : j’avais retrouvé  Émile. Je tenais mon pseudo-inventeur maudit et mon  passionné d’électricité : dans l’esprit de papa ou de sa famille,  É. GOSSART,  le défenseur de la « victime », était devenu la victime elle-même. Tout content de ma trouvaille...j’en suis  resté là.

    Au fil des années la requête « Émile GOSSART »  s’est avérée de plus en plus féconde: les sites de vente en ligne proposaient désormais tous ses ouvrages d’électricité ; Geneanet disposait de  toute la puissance de son moteur de recherche pour plonger efficacement dans les trésors de Gallica, de la presse parisienne ou locale. La numérisation des registres, des recensements, des livrets de matricules s’est poursuivie. Bref j’ai pu reconstituer une bonne partie de son parcours. Je sais presque tout de sa carrière: l’agrégation de physique, le tour de France imposé des postes en lycée Tarbes, Chambéry, Caen; l’accès à un laboratoire, la thèse  de physique expérimentale  passée en 1890, un poste à Caen puis à Bordeaux où il finit sa carrière. Une chercheuse américaine a exhumé le détail de la guerre picrocholine que lui a mené dans son propre fief bordelais  un brillant intrigant venu de Paris (Duhem) qui durant les quelques années de son séjour a trusté à son profit tous les les crédits du département,   confisquant même à mon Émile la clé de SON propre laboratoire. Le malheureux, clairement moins bien en cour ne bénéficiait d’aucun soutien et dut cesser la recherche pour se lancer dans la vulgarisation des découvertes en électricité.  Avec succès car son manuel la Grammaire élémentaire de l’électricité pour débutants  fut réimprimé plusieurs fois dans les années 1900.

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              Je connais donc les voisins que le jeune ménage avait dans ses divers logements à Caen, j’ai des photos des immeubles où ils ont vécu  avec leurs cinq enfants– quand  la spéculation immobilière ou la guerre ne les ont pas démolis. Je pense toujours avoir épuisé les ressources qu’offre la toile mais  je suis constamment étonné: c’est un site de brocante en ligne qui m’a sauvé la mise en proposant au début de mes recherches le faire-part du mariage à Avignon d’Émile (que je croyais encore à Chambéry) avec  une demoiselle CERQUAND, fille d’un inspecteur d’académie en poste dans cette ville pour quelques années –un phénomène,  ce Cerquand, d’instabilité et de curiosité.   L’année dernière encore, arrivé au bout de la synthèse, je désespérais de mettre un visage sur ce cousin lorsque une numérisation nouvelle – celle d’un « Livre d’or de la Gironde » avec toutes les célébrités du département en 1910-  m’offre in extremis une photo officielle du professeur dans tous ses atours universitaires et une notice  brève mais très  précise et personnelle de ses états de services, entre autres le fait qu’il se soit engagé volontaire en 1870 dans l’Armée du Nord que Faidherbe réorganisait pour essayer de résister à l’invasion allemande du côté de Bapaume.

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  Et l’acétylène ?  Effectivement, avec son chef de laboratoire, GOSSART n’invente bien sûr pas l’acétylène : il met au point  un système de « lampe de table ». Le brevet est déposé mais le succès n’est pas au rendez-vous car le marché serait plutôt à chercher du côté des mines que dans la clientèle bourgeoise. D’ailleurs durant l’occupation allemande une usine  du Nord  copie  le système et fabrique une lampe de mineur modèle « ARRAS »  prisée des collectionneurs. Est-ce là l’origine de la légende de l’inventeur volé ?

 

        En fait mon arrière cousin reste un mystère  non pas dans sa carrière que j’ai pu reconstituer presque pas à pas mais dans le déclic initial : sans doute les parents y sont-ils pour beaucoup dans cette ambition  – s’agissant du moins des garçons. Son frère cadet suit un parcours beaucoup plus classique: doué pour les lettres, élevé dans un milieu certainement pieux, il devient prêtre, non sans recevoir une excellente instruction car dans ses débuts il enseigne dans une bonne institution d’Arras. Émile, en tant qu’aîné a fait preuve d’originalité : il a opté pour les sciences, moins marquées socialement que les lettres ou le droit, encore qu’il soit doué en lettres car j’ai découvert qu’il avait obtenu une médaille en version grecque au concours général comme élève du lycée  Louis le Grand : quel protecteur l’a donc introduit là ? Car s’il est un pur produit  de la méritocratie du Second Empire et de la IIIème République, il lui a  fallu des appuis mais aussi  du culot et de l’énergie pour se risquer dans les chasses gardées de la bourgeoisie parisienne. Vouloir passer l’agrégation quand on n’appartient pas au  sérail de l’École Normale Supérieure est une gageure, même si  les scientifiques savent recruter plus large, en  particulier pour la physique appliquée et une spécialité innovante comme l’électricité.  En 1881, il est reçu 6è sur 9.  Son mariage avec la fille d’un inspecteur d’académie lui donne une certaine respectabilité mais dans le milieu scientifique, il lui faut faire ses preuves :il se crée un créneau de spécialité entre théorie et pratique autour de la capillarité appliquée aux alcools, à l’acétylène, quitte plus tard  à saisir une opportunité en se spécialisant dans la vulgarisation des connaissances sur l’électricité, la nouveauté absolue.

       Émile n’est pas un météore bien qu’il meure jeune à même pas soixante ans, miné peut-être par la maladie comme le laisse soupçonner le visage émacié de sa photo officielle : ses enfants – trois vivants sur cinq- s’installent dans la sphère des notables universitaires. L’aînée Jeanne épouse  Pierre WALTZ un helléniste fils de son collègue à Bordeaux, le   latiniste Adolphe WALTZ. La benjamine Renée se marie avec un médecin de la région  dont plusieurs enfants seront des militaires, médecins ou ingénieurs investis dans les colonies. Le seul garçon,  André (1889-1961) accomplit une belle carrière de professeur, puis d’inspecteur et de haut administrateur dans l’Éducation Nationale, en particulier à l’étranger ou presque : Alger, Le Caire, l’Indochine, réussissant en parallèle à créer en 1937 un syndicat enseignant apolitique, le SNALC  qu’il préside durant dix ans ‘de 1952 à 1961

   BRAVO Émile, l’enfant de Bavincourt. Bravo aussi à celle sans qui….,  Marie Sophie Hubertine CERQUAND sa fidèle épouse. Et vive Internet